Avis de lecture

Parfois, quand je finis un livre, j'ai envie de vous en parler. Retrouvez donc ici tous mes retours de lecture classés par genres ! Je vous propose également un système d'évaluation de mes lectures :
▲/▲▲/▲▲▲ Livre plus ou moins nocif
¤ Livre sans intérêt
♥/♥♥/♥♥♥ Livre plus ou moins bénéfique
Genres explorés au fil de mes lectures (cliquez sur le genre ou le titre qui vous intéresse.
-
Mourir d'amour n'est pas aussi beau qu'on se l'imagine, de Louise Casenove. ♥♥♥
-
Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, de Jonas Jonasson. ♥
-
Les dix enfants que Mme Ming n'a jamais eus, d'Éric-Emmanuel Schmitt. ♥♥♥
-
Et on tuera tous les affreux, de Vernon Sullivan, alias Boris Vian. ▼
-
J'irai cracher sur vos tombes, de Vernon Sullivan, alias Boris Vian. ▼▼▼
-
Check-point, de Jean-Christophe Rufin. ¤
-
Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus, de John Gray. ▼▼
-
Peut-on aimer les animaux et les manger ?, de Guillaume Meurice. ♥
-
Le terrorisme expliqué à nos enfants, de Tahar Ben Jelloun. ♥
-
Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand. ♥♥♥
Récits de science fiction
Les Maîtres chanteurs, d'Orson Scott Card

J’ai découvert Orson Scott Card il y a longtemps par sa trilogie autour du personnage d’Ender. J’y avais fait l’expérience d’une science-fiction morale et philosophiquement percutante qui m’avait impressionné et laissé un fort souvenir.
Aussi, quand j’ai découvert un autre roman de cet auteur dans une boîte à livres devant l’école de mon enfant, je l’ai ouvert avec une avidité et une confiance spontanées.
Et je n’ai pas été déçu.
Les Maîtres chanteurs est un roman de 1980 d’une acuité et d’une modernité sidérantes. On y suit principalement un jeune enfant tout au long de sa vie, durant laquelle il va découvrir l’empire intergalactique d’une humanité à la fois futuriste et ancestrale.
Dit comme cela, l’intrigue paraît d’une affligeante banalité. Pourtant, le génie d’Orson Scott Card ne réside pas dans l’axe principal que je viens d’exposer mais dans les infinies variations qu’il a brodées en orfèvre autour de cette dynamique de fond qui n’est qu’un fil rouge au final superficiel. Il y interroge le rapport que l’on entretient avec autrui, le pouvoir, le désir, l’amour ou la mort, et il le fait au moyen de trouvailles littéraires et philosophiques ingénieuses qui rendent le récit dépaysant et captivant. Son récit emprunte autant à la science-fiction qu’au polar, au récit initiatique ou à la tradition des romans philosophiques. On y aborde même l’amour, l’amitié, la parentalité, la transmission ou les sexualités.
Seul bémol que j’émettrai : la traduction que j’ai lue mériterait d’être modernisée, et ce roman de 406 pages aurait pu bénéficier avec avantage de quelques développements pour éviter quelques ellipses heurtées et permettre une plus grande fluidité narrative et psychologique. Néanmoins, l’ensemble reste extrêmement convaincant, et je l’ai lu avec un grand intérêt et un vif plaisir.
Je vous le recommande, tout comme je vous recommande son cycle d’Ender.
Texte d'accroche officiel :
Mikal, le terrible conquérant devant qui tremblent les mondes, se présente un jour aux portes du palais du Chant pour supplier qu'on lui accorde la plus belle parure dont puisse rêver un monarque pour sa cour : un Oiseau-Chanteur, un de ces enfants prodiges dont la voix a le pouvoir de déchaîner ou assouvir toutes les passions. Mais quand on sait qu'un Oiseau-Chanteur doit être très précisément "accordé" à la musique spirituelle de son maître, on devine que celui qui conviendra à la personnalité guerrière de Mikal sera un être hors du commun.
Et de fait, lorsque le jeune Ansset quittera les hauts murs du palais du Chant, ce sera pour répondre à l'appel d'un destin que nul, même Mikal, ne peut soupçonner, un destin glorieux et tragique, violent et cruel, qui le mènera jusqu'aux marches du trône impérial. Une saga d'une force exceptionnelle, au service d'une réflexion sur le pouvoir.
Des Fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes

Le papier appelle le papier.
Je sais qu’on dit plutôt que l’argent appelle l’argent, mais, avec ce livre, c’est cette vérité qui me vient : le papier du livre, plein de la vie des personnages vivants qui s’y débattent, appelle souvent le mouchoir en papier du lecteur, qui transcende par la lecture sa vie singulière en l’enrichissant de celles de milliers d’autres.
Accompagner Charly dans l’aventure proposée par ce roman, c’est se confronter à tant d’émotions que, parfois, oui, le vase plein de larmes qui clapote en nous déborde.
Des Fleurs pour Algernon est un livre de science-fiction qui s’appuie sur une expérience médicale avant-gardiste, mais c’est en vérité surtout un thriller psychologique émouvant.
Le personnage de Charly, adulte dont le quotient intellectuel le rapproche des attitudes et aptitudes d’un enfant de sept ans assez immature, se voit proposer un traitement expérimental capable d’accroître de manière exponentielle l’intelligence. Redoublant l’expérience tentée avant lui sur la souris Algernon, Charly accepte de faire plaisir aux médecins et d’explorer ainsi cette découverte de l’intelligence qui lui était jusque là inconnue et qui va enfin lui permettre de comprendre le monde.
Sauf que la désillusion que connaissent les enfants en découvrant la vérité sur le monde des adultes est bien cruelle, et elle l’est d’autant plus quand on est adulte et qu’on saisit soudain le jeu de dupes dans lequel on se croyait heureux.
Je ne veux pas divulgâcher davantage ce roman, mais j’aimerais que vous compreniez à quel point il est touchant et intelligent. On suit donc Charly du début à la fin dans son journal intime, et ses compétences linguistiques évoluent au fur et à mesure que son intelligence évolue, de même que sa psychologie mûrit prise de conscience après prise de conscience. C’est un chemin émouvant et éprouvant.
Une belle et terrible plongée dans l’âme humaine de cet être social que nous sommes qui semble plus souvent souffrir du groupe et faire souffrir dans le groupe que d’en retirer un quelconque réconfort, hélas. Pourtant, la seule chose pire que de vivre dans un groupe social est de s’en sentir exclu…
Je vous envie, vous qui allez peut-être découvrir ce récit, et je vous invite à doubler votre lecture par celle de cette réflexion que je mène sur le harcèlement scolaire, qui vient en vérité éclairer la problématique à laquelle se heurte Charly : on n’existe bien souvent que par le regard que les autres portent sur nous et par la manière dont on vit ce regard, et ça fait souvent très mal.
Texte d'accroche officiel :
Algernon est une souris dont le traitement du Pr Nemur et du Dr Strauss vient de décupler l'intelligence. Enhardis par cette réussite, les savants tentent, avec l'assistance de la psychologue Alice Kinnian, d'appliquer leur découverte à Charlie Gordon, un simple d'esprit. C'est bientôt l'extraordinaire éveil de l'intelligence pour le jeune homme. Il découvre un monde dont il avait toujours été exclu, et l'amour qui naît entre Alice et lui achève de le métamorphoser. Mais, un jour, les facultés supérieures d'Algernon commencent à décliner...
L'Ultime secret, de Bernard Werber

Quand on ouvre un Bernard Werber, c’est un peu toujours la même expérience : une expérience. Je me reconnais d’ailleurs dans ses écrits, car c’est toujours la même mécanique : l’auteur part d’une idée originale empruntant à la science et à un enjeu philosophique, et il déroule à partir de là une intrigue simple — simpliste ? — avec des personnages peu complexes et sur un ton presque enfantin, mais toujours avec un contenu pédagogique fort que j’apprécie. Et, invariablement ou presque, il poursuit l’expérience entamée dans des suites pas toujours heureuses à force d’épuisement de l’idée de départ pour cause de dilution narrative excessive. Il l’avait expérimenté avec sa trilogie des Fourmis, épuisé dans sa saga des Thanatonautes, mais il s’en dispense un peu dans L’Ultime secret, puisqu’il ne s’agit pas d’une suite à proprement parler, ni du premier tome d’une série, mais plutôt un livre isolé qui reprend des personnages déjà utilisés dans d’autres romans : sa dyade mixte Isidore/Lucrèce, duo assez convenu au demeurant, tant du point de vue de l’assignation de genre que des psychologies héroïques.
L’Ultime secret, que j’ai découvert sous forme de feuilleton radiophonique, une adaptation, donc, ne fait pas exception, puisqu’on y traite des connaissances de pointe sur la connaissance du cerveau humain et de la confrontation avec l’intelligence artificielle, cet affrontement permettant de questionner les limites de l’humanité et de la machine. Dans ce récit, malheureusement, rien d’original qui n’ait déjà été traité cent fois. En vérité, le seul aspect qui m’ait agréablement accompagné, c’est justement le travail radiophonique qui établit de manière physique la polyphonie, car on adopte différents points de vue dans différentes lignes temporelles, avec une immersion dans le réelle apportée par des mises en scène multipliant les instances narratives par des extraits télévisuels ou radiophoniques d’arrière-plan tandis que les personnages parlent ou pensent. On n’est parfois pas loin de la cacophonie, mais le parti pris radiophonique me paraît bien rendre compte du travail narratif accompli par Werber sur les différents personnages.
En bref, il ne s’agit pas là de son meilleur roman, mais la forme radiophonique du feuilleton le rend plutôt distrayant.
Texte d’accroche officiel :
"Qu'est-ce qui nous motive ?
« C'est au cœur de notre cerveau qu'il faut chercher la source de tous nos comportements », estime Samuel Fincher, un brillant neurologue cannois.
Le problème, c'est que Samuel Fincher meurt d'extase amoureuse dans les bras d'une top model danoise le soir même de sa victoire au championnat du monde d'échecs.
Samuel Fincher avait-il trouvé au fin fond de nos crânes un secret qui devait rester caché ? Peut-on mourir de plaisir ?
Deux journalistes scientifiques parisiens, Lucrèce Nemrod et Isidore Katzenberg, veulent en savoir plus sur ce décès étrange. C'est donc sur la Côte d'Azur qu'ils vont mener l'enquête, de la morgue de Cannes à un étrange asile psychiatrique où les fous sont utilisés pour leurs talents particuliers. Ils vont aller de surprise en surprise jusqu'à l'extraordinaire dénouement basé sur une découverte scientifique peu connue mais réelle.
Après l'enquête sur les origines de l'humanité (Le Père de nos pères), c'est cette fois sur les mécanismes de l'esprit et la compréhension du fonctionnement de notre cerveau que nous invite à réfléchir ce nouveau roman de Bernard Werber, mêlant suspense, humour, science et aventures."
Récits de vie
Un de Baumugnes, de Jean Giono

J’ai pris Giono de plein fouet.
Le bouquin traînait là, dans mes étagères, jauni, froissé, poussiéreux, et je ne l’avais jamais lu, jamais acheté, jamais désiré.
Il était seulement là, parmi des centaines d’autres livres qui m’ont réconforté, quand j’étais malade de ce monde suicidaire et sadomasochiste, tendres compagnons de mes heures solitaires.
Et puis il y a eu un jour où ç’a été son tour.
Je n’avais plus rien à lire, et il attendait sagement son heure.
Sans enthousiasme, j’ai donc saisi le vieux volume rassis d’indifférence, et j’ai laissé tomber mes yeux sur les premières lignes.
Ils ne s’en sont pas relevés.
Une langue charnelle née des terres arides du sud-est de la France, rencontre de la lavande sirupeuse, du thym acidulé et des pierres coupantes des chemins exposés au mistral.
Des personnages rabotés, usés, cornés par un climat excessif et une nature aussi rude qu’entière — des personnages vivants, mais de cette vie puissante et primitive débarrassée des affectations de la civilisation cupide et vaniteuse.
Une nature, surtout, qui irrigue le langage, la narration, les êtres, qui gronde dans le ciel et tremble dans la terre, qui frémit dans la feuille et chante sous la langue, qui virevolte dans le ciel bleu et cascade dans les torrents. Une nature qui est vivante, puissante, omniprésente, et dont les humains ne sont au final que d’humbles puces cherchant un peu de sens et d’amour sur son dos large et sûr, bien qu’impitoyable.
La première fois que j’ai pris Giono de plein fouet, c’était par son roman « Regain », dans lequel mon écriture à moi, studieuse, audacieuse mais terriblement scolaire, s’est heurtée à celle de cet auteur méconnu pour ressortir de ce corps-à-corps cabossée mais libérée.
Lire Giono, pour moi, ç’a été une sorte de métamorphose. Je croyais tutoyer les cieux mais rampais dans la boue. Les torrents rocailleux dont les orages impétueux du Sud-Est ravagent parfois cieux et paysages dans les livres de Giono m’ont défait de ma gangue de prétention chenillesque pour m’arracher à ma chrysalide de certitudes.
Avec Regain, j’ai déployé mes ailes dans le vent.
Avec Que ma joie demeure, elles ont pris des couleurs.
Avec Un de Baumugne, elles ont battu et attrapé les courants ascendants pour butiner le soleil et les étoiles.
Certains se sentiront brutalisés par le style âpre de cette langue tout encroûtée de bonne terre fertile. Mais, pour ceux qui y planteront les semis de leur sensibilité, nul doute qu’ils y moissonneront des trésors d’émotions et d’images poétiques qui réchaufferont longtemps leurs âmes endeuillées par la modernité et son obsession pour le néant froid et glacé de l’autodestruction frénétique.
Giono, c’est régressif, c’est émancipateur, c’est réenchanteur, c’est vivifiant.
Bref, je kiffe.
Résumé officiel :
Albin avait raison : Louis, l’ouvrier agricole venu de Marseille, se conduit mal avec les femmes. Le bellâtre a ensorcelé Angèle, la fille du fermier Clarius. Déshonorée, la honte au cœur, elle quitte le village de Baumugnes et sa famille pour suivre cet homme, un voyou qui va la prostituer. Elle revient fille-mère. Clarius, humilié, l’enferme pour la cacher aux yeux du monde. Il faut tout l’amour d’Albin pour braver le fusil d’un père suicidaire et la délivrer, elle et son enfant. L’auteur du Hussard sur le toit livre ici l’un de ses plus grands romans, avec ses phrases qui ont la « luisance d’une faux ».
Rumeurs, tu meurs !, de Frank Andriat

Quand on vieillit, il n’est pas rare de développer une envie coupable et vaine, faite de regrets, de remords et de mélancolie : celle de redevenir jeune. Moi non plus, je n’échappe pas à cette velléité frustrante qui charrie dans ses ombres un peu de la peur de la mort et beaucoup de nos frustrations de vivants à demi.
Sauf que c’est rarement pour profiter de mon adolescence que ce désir banal m’agite.
Mon adolescence a été un long tunnel noir entre une enfance malheureuse et un âge adulte qui ne me promettait aucune joie. Heureusement, le temps et la vie ont détrompé ma désespérance, mais reste que mon enfance comme mon adolescence ne sont pas des périodes que j’ai envie de revivre pour elles-mêmes.
Alors pourquoi ce désir, me direz-vous ? Eh bien, pour distribuer impunément des baffes de doigts et de mots sanglants.
Voyez-vous, quand je suis devenu adulte, j’ai senti confusément que je passais de l’autre côté de quelque chose — la Force, le voile de l’innocence, la traîtrise d’un monde qui a oublié ses rêves pour mieux ruiner ses possibles —, et que les jeunes, sans se l’expliquer vraiment, le sentaient bien également. Le lien avec mes pairs en humanité les plus jeunes était en quelque sorte rompu, entaché d’une faute originelle impardonnable : j’étais passé du camp de ceux qui exigent sans capacité de changer le monde à ceux qui entrent en capacité de changer le monde et n’ont plus rien à en attendre.
En devenant enseignant, j’ai senti un autre degré de rupture s’instaurer, moitié conséquente à mon surcroît d’autorité qu’il s’agit forcément de combattre, puisqu’elle cherche à s’imposer dans la vie spontanée de jeunes aux désirs pluriels peu compatibles avec l’École, moitié inhérente à mon statut d’institutionnel, qui fait forcément de moi un collabo des puissances occultes et nocives d’un système qui opprime sournoisement tant d’idéaux.
Bref, le joug de la vie adulte semble m’avoir en quelque sorte disqualifié auprès des jeunes. Et, à bien des égards, les armes de la maturité, faites d’arguments et de routines, de mots et de démarches laborieuses, semblent dérisoires contre les jaillissements impétueux de la violence adolescente, celle que nos enfants subissent comme celle qu’ils déploient dans leurs relations avec les autres.
Et c’est là que se révèle dans toute son implacable nécessité mon désir de redevenir adolescent pour coller des mandales.
À la lecture du récit de Frank Andriat, cette envie furieuse a de nouveau coulé dans mes veines. En effet, il nous raconte dans ce roman l’histoire d’Alice, prise dans le piège impitoyable de rumeurs délétères, et qui se retrouve inexorablement la victime toujours plus maltraitée d’une foule d’adolescents toujours plus cruels et nombreux.
Et c’est dans des cas comme celui-là que je voudrais être ce camarade qui s’interpose, qui dit non, qui se tient aux côtés de la proie contre les prédateurs, qui tient la main de l’innocence traînée dans la boue face aux bourreaux lâches de la haine facile, réelle ou virtuelle.
Hélas, il y a comme une fatalité dans l’existence : l’enfance est l’âge d’une innocence qu’on regarde avec un émerveillement condescendant comme une utopie mignonne et éphémère, l’adolescence est une période violente de prise de conscience des imperfections du monde et du déchaînement des passions visant à le corriger sans aucune puissance d’action ou presque face à un monde d’adultes goguenards et lâches qui étouffent les révoltes à coups de mépris et de résignation amère, entre jalousie et honte devant cette énergie qui dénonce ses redditions coupables, l’âge adulte est cette ère de tous les pouvoirs et de toutes les indifférences, et la vieillesse enfin l’agonie lente d’une caste qui s’accroche à ses acquis avec toute la mauvaise foi de celui qui sait très bien qu’il tire à lui une couverture qui manque à d’autres. En gros, la vie semble se faire une joie de nous imposer ces paradoxes apparemment inconciliables — je dis apparemment, évidemment, puisqu’il ne tient qu’à nous d’ajouter un surcroît de stratégie à nos passions adolescentes et un renfort de courage à nos rationalités d’adultes.
Bref, les histoires de violence scolaire et de harcèlement entre jeunes me donnent de terribles et violentes envies de gifler de la voix et des mains ces armées de dictateurs en culottes courtes qui se jouent d’un système rendu inefficace par une gestion comptable qui déshumanise, mais aussi l’irrépressible et stérile besoin de consoler leurs victimes en souffrance, qui se retrouvent prisonnières du silence que seuls imposent les tabous sociétaux d’une civilisation agressive et la peur de paraître faible.
Ce qui est bête, c’est que, quand on est jeune, on croit vraiment que nos bourreaux sont tout-puissants, et on n’ose pas demander de l’aide. On se laisse détruire et mourir à petit feu, puis on se tue pour en finir avec la douleur insupportable de vivre. Puis, quand on est adulte et qu’on saurait demander de l’aide, on n’a plus besoin de cette force conquise par la maturité et l’expérience, et ce précipice qui se creuse entre les générations nous empêche de nous porter au secours de ces jeunes qui se mènent sans arrêt une guerre impitoyable et souterraine.
Ironie du sort, on comprend toujours trop tard comment résoudre les problèmes, et les adultes s’enferrent à leur tour dans des soumissions tremblantes au sexisme, au fascisme et à tous ces isthmes moins visibles qui fracturent nos vies et nous empêchent de bâtir une société du bonheur à la place de cette grande foire d’empoigne qu’est notre mondialisation capitaliste.
Alors, je ne suis pas dupe : ce roman ne comblera pas le fossé entre les générations, et il ne sauvera pas seul ces millions d’enfants à travers le monde qui subissent leur existence jusqu’à n’en plus pouvoir. Néanmoins, par cette tranche de vie violente qu’il nous force à mastiquer lentement de l’intérieur, il tend un pont de cordes, il offre une voie, une voix à ces enfants brisés qui ne savent plus comment recoller les morceaux.
Entre réflexion sur les naïvetés de l’amitié qui nous rendent vulnérables, démonstration du pouvoir nocif des réseaux sociaux et chemin d’espérance au travers de rencontres qui peuvent tout changer, Rumeurs, tu meurs ! propose une immersion dans la descente aux enfers d’Alice, une adolescente comme tant d’autres qui paie un bien trop lourd tribut à l’École et ses non-dits et à notre société de fausse bienveillance et de vraie malfaisance.
Pour terminer sur une note plus pratique, ce livre centré sur une lycéenne de seconde ne sera pas accessible à la plupart des élèves de moins de 13 ans, sous réserve d’une maturité suffisante, car les événements abordés sont difficiles, et la manière dont ils le sont, âpre et parfois grossière, violente, pourrait heurter des lecteurs trop innocents, mais l’ensemble est fait avec une grande justesse. Mon seul regret tient probablement dans le parti-pris de l’auteur qui choisit de parasiter cette introspection mortifère avec des adresses au lecteur de la part du personnage, adresses destinées à susciter la réflexion, certes, mais qui altèrent pour moi la qualité de l’immersion et la cohérence de ce personnage qui se mure par ailleurs dans la solitude et le silence d’une agonie d’abord subie puis épousée comme un refuge contre le pire.
Si vous souhaitez prolonger cette réflexion sur le harcèlement scolaire, je vous propose de parcourir ma publication à ce sujet, compilant témoignages, créations et outils pour comprendre et affronter ce fléau qui pourrit la vie de millions d’enfants.
Bonne lecture, et bonne entrée en lutte, si ce n’est pas encore le cas. Quant à celles et ceux qui souffrent en silence, persuadez-vous des seules choses importantes : vous n’êtes ni seul·e ni sans solutions, et ce n’est pas à vous d’avoir honte et peur, mais à vos bourreaux et aux adultes qui vous protègent si mal. Battez-vous, car c’est votre droit et votre vie, mais ne le faites pas seul·e, car vous n’êtes pas seul·e. Chaque victime qui demande de l’aide s’en verra offrir. Parce qu’un bourreau impuni fera de nouvelles victimes et qu’on souffre toute sa vie d’avoir été harcelé. La honte et la peur doivent changer de camp.
Texte d'accroche officiel :
Un baiser, et tout s'emballe : Alice devient la cible de Lena... qui était sa meilleure amie. Les moqueries, les mensonges, les insultes pleuvent sur son téléphone. Elle ne peut rien contre la haine qui répand ses métastases sur les réseaux sociaux, partout dans sa vie. Tous ces inconnus semblent si bien la connaître et clament au monde combien elle est nulle. Elle ne contrôle plus sa vie. Quelle est l'issue ? Mourir ? Tuer ? Un récit important, écrit à la demande des élèves rencontrés dans les classes, pour ouvrir le débat dans les écoles, mettre des mots sur les dérives des réseaux sociaux, les souffrances que traversent des ados devenus des cibles. Un roman reflet d'une réalité. Un texte pour réfléchir et agir.
Bande de poètes, d'Alexandre Chardin

Il y a du Roméo, du Cid, du Cyrano
Dans ce roman en vers écrit pour des ados !
Ses héros d’aujourd’hui ont un panache fou,
Et le style est puissant, puisqu’on dévore tout !
C’est un récit d’amour, un récit d’amitié
Qui réchauffe le cœur entre deux coups donnés,
Qui est intelligent et rondement mené,
Qui questionne le monde et notre humanité.
Julien est fils du maire, et, pour mieux se refaire,
C’est dans un quartier chaud qu’il arrive au collège.
Là-bas, c’est un nouveau, un intrus qui dérange,
Mais très vite l’enjeu n’est plus vraiment scolaire…
Juliette est nommée Nour, et sa langue acérée
Conquiert sa liberté beaucoup mieux qu’une épée !
Amir et ses amis seront-ils ennemis ?
Julien, si différent, gagnera-t-il sa place ?
La vive et forte Nour sera-t-elle un appui ?
Abou, l’ami d’Amir, fera-t-il de la casse ?
Venez le découvrir, slammez-le, que vos voix
Portent bien haut ces rimes qui vous séduiront,
Car, si parfois les vers ne marchent pas très droit,
Ils sont pleins de trésors qui vous étonneront !
La poésie est belle à qui sait l’apprécier,
Mais il faut bien pour ça un beau jour commencer :
Alexandre Chardin offre ici l’épopée,
La tragédie en vers avec simplicité !
Alors, n’attendez plus, sceptiques et blasés :
Il suffit d’essayer, et vous l’adopterez !
Texte d'accroche officiel :
Julien craint le pire pour la rentrée : son père l'a inscrit au collège Rostand où vont les jeunes les plus défavorisés de la cité. Premier défi pour Julien : s'intégrer en étant le fils du maire, le blanc-bec de service qui préfère le groove d'une trompette au flow du rap. Deuxième défi : briller aux yeux de la fière Nour, et survivre au regard-mitraillette de son frère. Les choses semblent mal parties, et pourtant... il se pourrait que Julien rencontre ses meilleurs alliés durant cette année, et même qu'ils montent ensemble un projet musical unique (rap, piano et trompette) pour faire entendre leurs voix !
La Petite-fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel

Il est des récits qui n'ont l'air de rien, comme ça, qui avancent à voix claire sur un terrain neutre qui semble n'offrir aucune aspérité, et soudain la vague glacée de l'émotion nous attrape, nous roule et nous rejette trempé et désorienté sur la grève de notre routine.
L'intrigue a creusé l'océan de notre nonchalance page après page, et c'est sans nous rendre compte de rien que nous nous sommes retrouvés devant ce monstre submersif qui nous a retourné l'âme, lessivé le cœur et purifié l'esprit.
"La Petite-fille de Monsieur Linh", de Philippe Claudel, est de ces récits sans prétention qui nous prennent gentiment par la main dans une allée tranquille d'un parc, et, en sifflotant, nous voilà à traverser des champs de bataille et des tragédies, des bonheurs sublimes et des deuils terribles.
Je me suis laissé bercer par la version audio, voyageant entre une Asie vague et une vague Amérique, cheminant aux côtés de ce petit grand-père pitoyable et si touchant qui tient tant à sa petite-fille qu'il est prêt à braver tous les périls pour la garder près de lui. Je me suis laissé bercer, presque indolent face à la simplicité du récit, puis je suis tombé dans le piège redoutable et inextricable de l'émotion puissante et brutale qui vous étreint et vous fait succomber aux toutes dernières pages.
"La Petite-fille de Monsieur Linh", on le lit sans y penser, mais on l'achève sans pouvoir l'oublier.
À lire à côté d'une boîte de mouchoirs.
Texte d'accroche officiel :
Monsieur Linh est un vieil homme. Il a quitté son village dévasté par la guerre en n’emportant avec lui qu’une petite valise contenant quelques vêtements usagés, une photo jaunie et une poignée de terre de son pays. Dans ses bras repose un nouveau-né. Les parents de l’enfant sont morts, et Monsieur Linh a décidé de partir avec Sang-Diû, sa petite fille.
Après un long voyage en bateau, ils débarquent dans une ville froide et grise avec des centaines d'autres réfugiés. Monsieur Linh a tout perdu. Il partage désormais un dortoir avec d’autres exilés qui se moquent de sa maladresse. Dans cette ville inconnue où les gens s’ignorent, il va pourtant se faire un ami : Monsieur Bark, un gros homme solitaire. Ils ne parlent pas la même langue, mais ils comprennent la musique des mots et la pudeur des gestes. Monsieur Linh est un cœur simple, brisé par les guerres et les deuils, qui ne vit plus que pour sa petite-fille.
Philippe Claudel accompagne ses personnages avec respect et délicatesse. Il célèbre les thèmes universels de l’amitié et de la compassion. Ce roman possède la grâce et la limpidité des grands classiques.
L'Éducation sentimentale, de Gustave Flaubert

Flaubert et son gueuloir, Flaubert et sa critique du bovarysme, Flaubert et son Cœur simple… On ne peut pas dire que j’aurai ignoré cet auteur et son œuvre au cours de mon existence et de ma formation. Pourtant, il est une de ses créations, souvent citée et mise en avant, donc d’apparence fondamentale, et que j’ai longtemps ignorée : L’Éducation sentimentale.
Sans doute y voyais-je un énième roman d’apprentissage centré sur une jeune personne découvrant l’amour, et cette problématique déjà passablement usée par l’art au fil des époques ne me paraissait pas si stimulante entre les mains de celui que je ne voyais que comme un vieux barbon un peu misogyne.
Or, plus ça va, et moins je supporte les récits qui se structurent autour de représentations sexistes.
En bref, comme vous l’avez compris, c’était un roman qui sentait pour moi sa vieille France poussiéreuse.
Le hasard ne faisant pas toujours bien les choses, j’ai eu l’opportunité presque volontaire de découvrir cette œuvre au gré des promenades qu’il me faut bien faire avec ma chienne qui, manquant cruellement de conversation, me rend désirable un certain nombre de livres que je n’aurais pas ouverts mais qui, disponibles en version audio, me deviennent accessibles et surtout tentants pour pallier l’ennui dans un moment où je ne peux faire grand-chose d’autre de mes mains que de tenir une laisse.
Ainsi donc me suis-je résolu — résigné ? — à l’écoute de ce paraît-il-chef-d’œuvre de notre littérature nationale dont j’appréhendais depuis longtemps le caractère rébarbatif. J’imagine que vous pensez déjà connaître le ressort prévisible de cette chronique et que vous vous dites déjà que, partant d’un a priori négatif, je n’ai pu qu’être agréablement subjugué de surprise et de sublime face à cette création d’un tel maître ? Eh bien, figurez-vous que j’aime vous surprendre !
Ou bien que les automatismes psychiques ne fonctionnent pas toujours.
Est-ce dû à la piètre qualité du lecteur dont la voix nasillarde et ampoulée soulignait le guindé et le poussif du texte ? Ou bien était-ce le caractère amateur de l’enregistrement, dans lequel des bruits du quotidien — circulation, travaux, téléphone — venaient rompre l’illusion narrative de réalité et parachever le travail de sape entamé par les quelques erreurs de lecture bruyamment exhaussées de « Non ! Non ! Non ! Non ! NON ! » furieusement criés, censément pour être repérables au montage, mais dont les séquences exotiques et baroques ont été gardées faute de montage ? Il serait absurde de prétendre que ça n’a pas joué.
Néanmoins, rendons à César ce qui lui appartient, et affirmons que ce lecteur bénévole de bibliothèque sonore a fourni malgré tout une lecture clairement articulée et qualitative, et qu’une part de mon ennui et de mon mépris provient donc bien du texte lui-même et revient donc à son auteur, Gustave Flaubert, qui n’a ici pour moi ni révolutionné son temps ni commis son meilleur morceau de bravoure.
Si sa peinture d’Emma Bovary était empreinte des clichés de son temps, elle avait au moins le mérite de proposer un personnage nouveau, d’offrir des contrepoints acidulés d’humour cynique, bref de présenter une attractivité littéraire assez manifeste.
J’ai découvert dans L’Éducation sentimentale un texte laborieux, plein des lourdeurs d’une fresque historique qui se complaît dans les détails politiques d’une époque troublée, certes, mais dont les infimes soubresauts ne sont pas tellement signifiants, puisque le traitement que Flaubert en fait vise justement à en sursignifier les stérilités — notre Gugus semblait en effet mépriser la politique autant que les femmes ou les hommes —, mais aussi une histoire qui se traîne péniblement dans le poncif du jeune homme qui séduit toutes les femmes par des qualités innées, mais qui n’en aime aucune ou presque, puisque c’est l’air du temps que de ne respirer qu’animalité féminine, superficialité mondaine et manipulation séductrice des hommes sur les femmes et des femmes sur les hommes.
Non, c’est un portrait assez puant de notre espèce qui nous est livré là, et c’est encore dans les milieux bourgeois que ça se passe, où le soleil est d’or et la nuit d’ébène, où le luxe et la cupidité semblent les deux jambes d’une humanité incapable d’élévation — et le tout sans même revêtir le piquant d’une satire délectable.
Bref, on s’ennuie à suivre des êtres minables dont la vie sans relief ne tourne qu’autour de l’argent, du statut social, d’une réussite d’apparat qui ne fait en vérité que plaquer de la feuille d’or superficielle sur des abîmes fangeux et vains. Le héros lui-même n’a pour seul véritable haut fait que d’avoir hérité, et la dimension sentimentale annoncée par le titre n’ouvre au final qu’une perspective vers une étude amoureuse à la fois désabusée et mécaniste qui laisse le cœur au bord des lèvres entre indifférence et rejet. Au final, il s’agit là pour moi d’un dernier sursaut de classicisme avant l’avènement vivifiant d’un réalisme puis d’un naturalisme enfin vibrant avec la complexité du vivant. Merci, Zola et Maupassant !
Je serais évidemment de bien mauvaise foi si je ne reconnaissais pas çà et là quelque qualité de style ou de dramaturgie, mais l’ensemble demeure pour moi interminablement laborieux et pénible.
Pour conclure, je dirai que l’écoute de ce récit ne m’a procuré que deux soulagements : la culpabilité de ne l’avoir pas lu s’est envolée, et j’en ai fini avec lui !
Au suivant !
Texte d'accroche officiel :
Un jeune provincial de dix-huit ans plein de rêves et plutôt séduisant vient faire ses études à Paris. De 1840 au soir du coup d’Etat de 1851, il fait l’apprentissage du monde dans une société en pleine convulsion. Sur son chemin, il rencontre le grand amour et les contingences du plaisir, la Révolution et ses faux apôtres, l’art, la puissance de l’argent et de la bêtise, la réversibilité des croyances, l’amitié fraternelle et la fatalité des trahisons, sans parvenir à s’engager pour une autre cause que celle de suivre la perte de ses illusions.
Écrit dans une langue éblouissante et selon des règles narratives inédites, L’.Éducation sentimentale, publiée en 1869, est peut-être le chef-d’œuvre de Flaubert le plus abouti et le plus mystérieux. En cherchant à représenter l’essence même du temps vécu, l’auteur nous transmet une philosophie de l’histoire, une morale de l’existence et une esthétique de la mémoire qui restent d’une surprenante acuité pour élucider les énigmes d’aujourd’hui.
La Grâce du dindon déplumé, de Juliette Rontani

Quand j'ai découvert ce récit, son autrice l'avait intitulé Le Battement d'aile du pélican, et, dans ma tête, je bloque encore quand je fais face au nouveau titre.
En effet, le premier disait tout de l'adolescence poétique qui se traîne maladroitement sur le seuil de l'enfance et de l'âge adulte, toujours entre courant ascendant et dépression, chahuté et violenté, même, par les turbulences de l'existence. L'albatros s'était fait pélican, plus lourd encore de ses grandes ailes et de son trop grand bec dont on ne sait jamais s'il va faire trébucher son porteur ou abriter et révéler quelque monde merveilleux.
J'y voyais là une très belle allégorie à l'héroïne de ce récit, une Daria émouvante perdue dans la saga Malaussène de Pennac.
Ce livre plus que beaucoup d'autres m'a fait rire et pleuré alternativement, parfois simultanément.
Sa galerie de personnages est touchante, et le récit riche en piques philosophicomiques et autres rebondissements mélohilarants.
C'est un premier roman ? Et alors ? Comme le disait le chenu Corneille, : "Aux âmes bien nées, / La valeur n'attend pas le nombre des années !"
Vous voulez rire et pleurer conjointement ? Venez donc chevaucher ce pélican si humain, et osez donc vous faire plumer le cœur comme un dindon de carnaval !
Texte d'accroche officiel :
Angélique Bouchon porte très mal son prénom : grincheuse, sarcastique, piquante et solitaire, son bonheur réside au fond d'un paquet de chips barbecue englouti devant une bonne série. Avec sa voix rauque, ses grosses lunettes et sa dose explosive d'auto-dérision, elle ne passe jamais aussi inaperçue qu'elle le voudrait. Elle a une famille foutraque, des amies expansives, des copains pas malins, et elle "fréquente" un garçon ténébreux qu'elle aimerait sortir des ténèbres, mais pas totalement non plus. Enfin, elle va vous raconter...
Mourir d'amour n'est pas aussi beau qu'on se l'imagine,
de Louise Casenove

Pleurer ou rire ? Nul besoin de choisir !
Je viens d'avoir la chance de lire la nouvelle version corrigée de ce manuscrit, et je ne redescends plus. C'est tout simplement un chef d'œuvre !
Écrit avec intelligence et goût, avec sensibilité et force, c'est un roman original qui n'aborde pas ce thème éculé de l'amour sans y ajouter un grain de modernité et de poésie qu'on savoure avec délice !
La structure en puzzle non chronologique permet de susciter la curiosité tout en s'enfonçant couche après couche dans cette histoire riche aux personnages bien campés et émouvants. La multiplicité des points de vue amenés par les mails n'en vient que plus pleinement satisfaire nos envies d'en savoir plus tout en questionnant la franchise et l'automystification à l'œuvre dans une autobiographie.
On aime, on hait, on rit, on pleure avec Louise, mais jamais on ne lui lâche la main, d'un bout à l'autre de cette épopée moderne.
Si Louise était un héros, ce serait un mélange d'Ulysse et de Pénélope, parce qu'elle mettra longtemps à arriver à bon port, mais elle ne faiblira jamais malgré sa souffrance, car elle a envie de bonheur, cette petite, et son énergie nous emporte dans sa joie de vivre !
Homme, femme, pour peu que vous soyez nanti(e) d'un cœur, vous adorerez !
Amateurs ou amatrices de romances ou d'autobiographies comme de cette littérature moderne qui brave le cloisonnement des genres pour proposer des histoires qui laissent des traces et jamais ne lassent, plongez sans hésiter dans ces pages de grande littérature : la Louise a beau écumer la finance, elle ne compte pas les références littéraires ni le brio poétique !
En un mot : foncez !
Vous êtes encore là ? Mais foncez, vous dis-je !
Texte d'accroche officiel :
« Louise, tu ne pouvais pas mettre de l’eau dans ton vin ? » a dit mon père, à Pâques. « Louise, à force de chercher le prince charmant, tu vas finir toute seule. C’est ce que tu veux ? Finir toute seule ? » a rajouté ma sœur. Je les ai détestés de me reprocher cette rupture avec Charlie. Ce célibat qu’ils ne supportent plus. Comme si c’était une maladie. Comme si c’était de ma faute. Je les ai détestés, parce qu’au fond de moi je commence à penser qu’ils ont raison. Depuis que je suis tombée sur ce livre, sur nos lettres, je ne pense plus qu’à ça. Et si tout était de ma faute ?
Après avoir quitté Charlie, Louise décide de redonner vie à un vieux manuscrit, écrit dix ans plus tôt quand elle habitait Bucarest. Elle essaie alors de comprendre pourquoi elle n'arrive plus à s'engager, à s'accrocher, à aimer. Sa meilleure amie en découvre le prologue en même temps que le lecteur. Mourir d'amour se met en place, alternant discussions, moments intimes et extrait du manuscrit original.
Au Bonheur des Dames, d'Émile Zola

Émile Zola est connu pour être à la fois l'inventeur et le tenant plus ou moins exclusif du naturalisme en littérature. Son projet ? Donner à voir une réalité virtuelle créée par l'entreprise littéraire mais permettant d'étudier le réel pour mieux le comprendre. De là est née sa grande saga des Rougon-Macquart, une famille dont il étudie l'hérédité physiologique, psychologique et sociale au travers des évolutions de son époque. Une fresque socio-historique qui n'est pas sans rappeler les monographies des sociologues et ethnologues.
Au Bonheur des Dames est l'un des 20 épisodes de cette série familiale hors normes, mais c'est aussi l'un de ses fleurons. On y plonge dans la modernité consumériste qui fonde notre société actuelle en même temps qu'on y assiste à la naissance du monde impitoyable des employés de commerce et de leur concurrence acharnée sous la tyrannie d'une hiérarchie qui n'hésite pas à employer le licenciement dans le cadre d'un chômage qui donne le pouvoir aux patrons.
C'est une œuvre littéraire qui ose assumer la complexité politique du réel sans pour autant rien céder de ses mérites littéraires : le travail d'orfèvre d'Émile Zola fait la part belle à une langue vivante dans laquelle les figures de style nombreuses et maîtrisées avec brio créent des atmosphères et des effets de sens d'une efficacité redoutable.
À n'en pas douter, c'est une lecture inspirante pour donner envie d'affronter le monde sans renoncer à la poésie du langage.
Texte d'accroche officiel :
Octave Mouret affole les femmes de désir. Son grand magasin parisien, Au Bonheur des Dames, est un paradis pour les sens. Les tissus s’amoncellent, éblouissants, délicats. Tout ce qu’une femme peut acheter en 1883, Octave Mouret le vend — avec des techniques révolutionnaires. Le succès est immense. Mais ce bazar est une catastrophe pour le quartier : les petits commerces meurent, les spéculations immobilières se multiplient, et le personnel connaît une vie d’enfer. Denise échoue de Valognes dans cette fournaise, démunie mais tenace.
Zola fait de la jeune fille et de son puissant patron amoureux d’elle le symbole du modernisme et des crises qu’il suscite. Personne ne pourra plus entrer dans un grand magasin sans ressentir ce que Zola raconte avec génie : les fourmillements de la vie.
Boule de Suif, de Guy de Maupassant

Guy de Maupassant est un autre monument français de la littérature scolaire connu pour sa contribution à la création et à la définition du mouvement réaliste. Avant d'en arriver à "créer du réel" comme le souhaitait Émile Zola, il a d'abord fallu rompre avec le classicisme en osant parler du réel, l'imiter, le montrer comme jamais auparavant on n'avait osé le montrer : le sordide, le campagnard, le misérable devient enfin objet artistique.
Toutefois, il ne s'agit pas d'en faire l'apologie non plus, mais bien de le donner à analyser. Héritiers de notre culture classique polarisée autour des positions d'Aristote et Platon, il s'agit de faire œuvre de moralisation du lecteur en donnant à épouser des modèles et rejeter des vices.
Dans ce cadre, Maupassant nous offre une inépuisable galerie de personnages. Non content de proposer un travail remarquable sur la langue et la dramaturgie de ses récits, il déploie un ton très personnel fait d'une ironie féroce. Dans Boule de Suif, on apprend à détester les personnages aimables et aimer ceux qui paraissent méprisables. Une belle prise de conscience du pouvoir de l'ironie.
Texte d'accroche officiel :
« Boule de Suif, le conte de mon disciple dont j'ai lu ce matin les épreuves, est un chef-d'oeuvre ! Je maintiens le mot : un chef-d' œuvre de composition, de comique d'observation. » Gustave Flaubert.
Paul Morand n'est pas moins enthousiaste que Flaubert : « une grande nouveauté, une parfaite réussite », souligne-t-il, tout en comparant la nouvelle à l'Olympia de Manet. Issue, seule de son espèce, d'une sorte de concours littéraire lancé lors d'une des soirées de Médan, Boule de Suif fait figure non de manifeste, mais d'accomplissement. Le bonheur d'un titre, la virtuosité d'un conteur qui joue sur tous les registres — y compris le comique —, servis par une plume souple et ferme à la fois, employée à peindre la cupidité aussi bien que l'amour, les préjugés ou le bonheur, n'y sont pas étrangers. Mais quelle recette mystérieuse et efficace est ici à l'œuvre ? Maupassant à son meilleur saisit « dans leurs côtés cruels les réalités de la vie », non sans dégager de cet amalgame soigneux de bourgeois avides et d'humiliés perdus une poésie âcre et forte.
Le Combat ordinaire, de Manu Larcenet

Souvent, quand on lit ou regarde un film, on veut des émotions fortes, et on privilégie du coup les films d'action et à effets spéciaux. La plupart du temps, on est déçu, parce que les soubresauts suscités sont superficiels et vite oubliés.
Le Combat ordinaire est une bande dessinée qui joue la carte de la simplicité, de la subtilité, et ça marche. Une belle démonstration qu'il ne suffit pas d'en faire beaucoup pour toucher : il vaut mieux en faire peu mais efficacement, filer dans le grain des mots et des images les bribes d'une toile subtile qui sera au final plus solide que le gros treillage des blockbuster à l'hollywoodienne.
À découvrir !
Texte d'accroche officiel :
Marco a quitté Vélizy pour la campagne. Il a quitté son psy parce qu'il trouve qu'il va mieux. Il a quitté son boulot de reporter parce qu'il en a marre de photographier "des cadavres exotiques ou des gens en passe de le devenir".
À part ça, tout va bien. Il a un frère complice (rigolades et gros pétards) qui l'appelle Georges et réciproquement, à cause de John Malkovich qui disait dans Des souris et des hommes : "J'aurai un petit lapin et je l'appellerai Georges, et je le garderai contre mon cœur." Il a des parents au bord de la mer. Un papa tout ratatiné qui oublie le présent mais se rappelle très bien la couleur de la robe de sa mère le jour de son mariage. Une maman qui s'inquiète pour lui, sa constipation, son avenir et le cancer du poumon qu'il va sûrement choper, comme le fils de Mme Bergerin.
Après une virée affectueuse (et éprouvante) chez les parents, il retrouve le silence de sa petite maison dans la verdure, et son chat (baptisé Adolf en raison d'un caractère "affirmé"), qui se fait charcuter par le gros chien d'un sale con de chasseur. À cette occasion, il rencontre Émilie, vétérinaire de son état, et un chouette petit vieux qui ramasse des mûres. Ça lui fait un amour et un ami. Mais voilà que tout se déglingue : Emilie se met à vouloir des choses angoissantes (partager avec lui une maison et un bébé), et le passé dégoûtant du gentil petit vieux émerge brutalement. Marco craque. Et puis, la cruauté et la connerie achevant de détruire son monde, il touche le fond. Ce qui lui permet de remonter. "J'ai encore pas mal de choses à éclaircir si je ne veux pas être réincarné en plaque d'égout", disait-il en évoquant ses rapports délicats avec les femmes. Il évitera la plaque d'égout : il fera juste ce qu'il faut pour retrouver Émilie.
"C'est l'histoire d'un photographe fatigué, d'une fille patiente, d'horreurs banales et d'un chat pénible", écrit Larcenet. C'est aussi un scénario parfaitement maîtrisé, drôle — de cette drôlerie complice qui évite l'ironie — et tendre, en totale osmose avec un dessin hypersensible au bonheur et à la détresse. (Sans parler du chat ou d'Émilie, le moindre canapé est craquant.) Le combat ordinaire, histoire légère et bouleversante d'une renaissance, est l'album le plus personnel de Larcenet, et le meilleur — en attendant le suivant.
Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire,
de Jonas Jonasson

Certains des plus grands rêves de notre espèce sont d’atteindre l’immortalité, de parvenir à acquérir un pouvoir d’ubiquité, d’exercer la télépathie, la téléportation… et ces désirs déchaînent passions et frustrations à travers nos imaginaires.
Pourtant, une partie de l’humanité jouit déjà de ces dons rares qui font l’objet de tant de frénésie : les lecteurs. En effet, qu’est-ce qu’un lecteur, sinon quelqu’un qui vit des milliers de vie à travers les personnages qu’il accompagne ? Qu’est-ce qu’un lecteur, sinon un être capable de voyager partout en un clin d’œil, juste en tournant une page, au détour d’un mot ? Qu’est-ce qu’un lecteur, sinon quelqu’un capable de lire les tréfonds de l’âme des créatures de papier qui vivent au bout de ses doigts leur vie de fiction avec l’intensité de papillons de nuit étincelant dans le brasier de l’instant subliminal ?
Oui, la lecture offre un surcroît de vie et de pouvoir d’arpenter le monde par la puissance de l’esprit : celui de l’autrice ou de l’auteur qui a préparé ce voyage, et celui du lecteur ou de la lectrice qui l’entreprend.
Certains récits sont à cet égard de formidables espaces de jeu pour décupler ces potentialités offertes au lecteur. Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, de Jonas Jonasson, fait partie de ces romans rocambolesques qui font voyager et vivre mille vies à la fois, et on en ressort inévitablement diverti et enrichi.
En effet, Allan Karlsson nous apparaît le jour de son centième anniversaire, talonné par la Faucheuse et pourtant plein du désir de vivre, un désir qui ne peut se satisfaire enclos entre les murs d’une maison de retraite. Alors il se défenestre hardiment, puisqu’il réside au rez-de-chaussée, et le voilà parti pour ce qui semble devoir être la grande aventure de sa vie, pleine de rebondissements drôlatiques et fantaisistes métissés de suspense, car Allan ne tarde pas à se retrouver pourchassé par tout un gang de trafiquants meurtriers qui semblent bien résolus à achever son siècle d’existence.
Toutefois, Allan est à l’épreuve des épreuves de la vie, et on le découvre peu à peu, car sa folle cavale le mène de rencontre en rencontre, mais aussi de flash-back en flash-back à la découverte de toute sa biographie exceptionnellement foisonnante. C’est simple : pendant un siècle, dès que l’Histoire connaît un soubresaut, dès qu’un grand homme ou une grande femme est sur le point d’infléchir le destin de l’humanité, Allan est là pour y jouer un rôle, et cela donne lieu à une succession de péripéties cocasses qui permettent de revisiter les coulisses de l’Histoire à la sauce pince-sans-rire.
En effet, Jonas Jonasson semble dénué d’imagination pour ce qui est de son propre état civil, mais son écriture pleine d’une ironie décalée nous offre une aventure distrayante qui fait un peu réfléchir et beaucoup sourire. Alors, bien sûr, on n’est pas dans un exercice de vraisemblance très convaincant, mais l’art du conteur est là, et on passe un excellent moment entre amis autour du feu !
Pour conclure, vous ne retirerez peut-être pas grand-chose de transcendant de cette lecture, mais vous passerez indéniablement un délicieux moment !
Alors… beau voyage dans ses pages !
Texte d'accroche officiel :
Alors que tous dans la maison de retraite s’apprêtent à célébrer dignement son centième anniversaire, Allan Karlsson, qui déteste ce genre de pince-fesses, décide de fuguer. Chaussé de ses plus belles charentaises, il saute par la fenêtre de sa chambre et prend ses jambes à son cou. Débutent alors une improbable cavale à travers la Suède et un voyage décoiffant au cœur de l’histoire du XXe siècle. Car méfiez-vous des apparences ! Derrière ce frêle vieillard en pantoufles se cache un artificier de génie qui a eu la bonne idée de naître au début d’un siècle sanguinaire. Grâce à son talent pour les explosifs, Allan Karlsson, individu lambda, apolitique et inculte, s’est ainsi retrouvé mêlé à presque cent ans d’événements majeurs aux côtés des grands de ce monde, de Franco à Staline en passant par Truman et Mao...
L'Attentat, de Yasmina Khadri

Les Juifs, on a l’impression d’avoir tout dit sur leurs malheurs. Les nazis et leurs alliés leur ont infligé de telles horreurs qu’il semble parfois que l’éternité ne suffira pas à les faire oublier. Plus de 3 000 ans d’une histoire faite presque exclusivement de sévices antisémites. Et pourtant c’est un peuple résilient et solidaire qu’il nous est donné de voir, un peuple globalement soutenu par sa foi et sa conscience de former face à ses bourreaux une nation quasi apatride mais une et indivisible… ou presque.
Les Palestiniens, on a tous en tête leur misère et la disproportion du rapport de force de ces gamins qui balancent sur des chars blindés des gravats de leurs maisons détruites par les obus et missiles israéliens afin de retrouver un peu de liberté, d’espérance et de dignité dans un territoire dont ils ont été spoliés par les diktats arbitraires des grandes nations occidentales au sortir de la Seconde Guerre mondiale.
Voilà pourquoi Israël est un paradoxe dont personne n’entrevoit la résolution.
En vérité, tant d’erreurs ont été commises que la situation en apparaît verrouillée par les rancœurs mutuelles : les Juifs n’auraient jamais dû avoir à quitter leur Judée originelle, les Européens n’auraient jamais dû imposer la colonisation, les nazis n’auraient jamais dû assassiner les Juifs, les Européens n’auraient jamais dû réinstaller de force les Juifs en Judée aux dépens des Palestiniens autochtones, les peuples musulmans de la région n’auraient jamais dû rejeter les Juifs nouvellement installés, les Juifs n’auraient jamais dû s’imposer par la force, les Palestiniens n’auraient jamais dû user de la violence terroriste contre les Israéliens, les Israéliens n’auraient jamais dû employer des armes de guerre contre des civils. Palestiniens et Israéliens, enfants de l’esclavage et de la barbarie des Occidentaux, n’auraient jamais dû être frères ennemis.
Mais le mal est fait.
La question est de savoir comment refaire peuple commun dans cette terre morcelée et si fragile face aux enjeux du changement climatique quant à la ressource en eau, condition sine qua non à la vie dans cette région. La question est même de savoir si ces peuples martyrs ont envie de paix, eux qui sont meurtris dans leur chair et ressentent si cruellement une injustice qui n’aurait jamais dû les frapper.
Avec son roman L’attentat, Yasmina Khadra nous plonge dans cet enfer terrestre, dans ce nœud de vipères et de contradictions, au cœur de cette mission impossible qu’est la pacification de ce croissant fertile dévasté par la guerre, la haine et la sécheresse.
Sans angélisme ni dogmatisme, il nous jette dans un réel déchiré par les séquelles et les nuances où chacun est à la fois coupable et victime, porté par des espoirs et des désirs de revanche en apparence incompatibles. En vérité, c’est une immersion dans ce conflit, un regard porté de l’intérieur, et c’est donc une expérience précieuse de désintoxication intellectuelle. Nombre de ses personnages sont justes et crédibles, et l’action, centrée sur l’évolution psychologique d’un héros aux pieds d’argile, nous incite à poursuivre notre lecture et surtout à nous emparer de ces questions, au-delà des jugements à l’emporte-pièce.
Si je regrette dans l’écriture un style ampoulé tirant sur la lourdeur et l’artifice, comme souvent en abusent les amoureux de la langue française venus de l’étranger qui ne peuvent accepter de restreindre leur envie d’embrasser tout le dictionnaire aux dépens de l’efficacité linguistique et stylistique, l’intelligence du propos sauve le tout.
Mention spéciale au comédien qui prête sa voix morne et monotone au texte, qu’une lecture plus qualitative aurait permis de dynamiser.
L’Attentat ne vous fera peut-être pas l’effet d’une bombe, mais il y a des risques qu’il laisse des séquelles dans votre appréhension de ce conflit israélo-palestinien qui berce nos existences de ses remous médiatiques depuis plus de 60 ans…
Texte d'accroche officiel :
Amine, chirurgien israélien d’origine palestinienne, a toujours refusé de prendre parti dans le conflit qui oppose son peuple d’origine et son peuple d’adoption, et il s’est entièrement consacré à son métier et à sa femme, Sihem, qu’il adore. Jusqu’au jour où, au cœur de Tel Aviv, un kamikaze se fait sauter dans un restaurant, semant la mort et la désolation. Toute la journée, Amine opère les victimes de l’attentat, avec pour tout réconfort l’espoir de trouver le soir l’apaisement dans les bras de Sihem. Mais, quand il rentre enfin chez lui, au milieu de la nuit, elle n’est pas là. C’est à l’hôpital, où le rappelle son ami Naveed, un haut fonctionnaire de la police, qu’il apprend la nouvelle terrifiante : non seulement il doit reconnaître le corps mutilé de sa femme, mais on l’accuse elle, Sihem, d’être la kamikaze… Amine ne peut tout d’abord admettre que sa femme, qui n’a jamais manifesté un attachement particulier à la cause palestinienne, ait pu commettre un acte aussi barbare. Pourtant, il doit se résoudre à accepter l’impossible quand il reçoit le mot qu’elle lui a laissé. Alors, pour comprendre comment elle a pu en arriver à une telle extrémité, il s’efforce de rencontrer tous ceux qui l’ont poussée à ce geste fou. Et il doit alors écouter sans répit une vérité qu’il ne peut pas entendre.
Le Choix de Nour — Tome 1 — L'Éveil, de Nawela Noor

Quand j’ai fait sa connaissance, il y a quelques années, Nawela Noor. Ne s’appelait pas ainsi.
Depuis, elle a même plusieurs fois changé d’identité.
Serait-ce une espionne ? Une fugitive ? Une personne placée dans un programme de protection des témoins ?
Presque, mais je vais tout vous révéler — du moins ce que je peux vous dévoiler.
Lors de notre premier échange, elle parlait d’une voix hésitante pour me présenter un projet tâtonnant dont elle avait presque honte. Elle m’abordait pour que je l’aide, mais aussi pour que j’en valide la pertinence, la légitimité. Comme s’il lui fallait la caution extérieure d’un inconnu pour oser faire ce dont elle ressentait l’envie et le besoin.
Comme une espionne, elle avait observé notre monde en se faisant discrète, relevant les incohérences de notre système et nos failles pour sa sécurité. Comme une fugitive, elle n’osait pas laisser de traces de son passage, s’afficher dans l’espace public, craignant pour son intégrité physique et morale. Comme une femme placée sous la protection d’un programme de mise à l’abri des témoins, elle se cachait et n’osait pas être elle-même de peur que son passé la rattrape ou que le futur auquel on l’assignait l’assiège.
Parce que, ne nous voilons pas la face, Nawela Noor avait un problème. Quel que soit son nom, d’ailleurs, elle a toujours un problème : elle vit en Europe dans un espace moderne et progressiste de la francophonie, mais c’est une femme musulmane d’origine arabe.
Soudain, j’imagine que ceux et celles qui me lisent un peu vite doivent penser que je suis sexiste, islamophobe et raciste, parce que je la présente ainsi et que j’évoque ces trois facettes de son identité comme un problème, mais il faut comprendre entre les lignes ce qu’on n’explique pas sur les chaînes de télé, de radio ou dans les journaux des familles Bolloré, Arnault, Lagardère, Bouygues ou Drahi — et j’en passe quelques-unes, je sais, mais on a là le haut du podium de l’audimat, et donc du potentiel de nuisance merdiatique... Non, en vérité, le problème, ce n’est pas elle qui le pose en étant femme, musulmane ou arabe, mais la société occidentale francophone qui n’a pas soldé son héritage colonial et qui n’a toujours pas compris que la féminité est une humanité et pas un attribut de séduction, que la laïcité est une liberté de croyance et non une arme anti-musulmans, et que la liberté, l’égalité et la fraternité professées partout ne sont pas un filtre social pour maintenir les dominations traditionnelles, qu’elles soient phallocratique, gérontocratique, capitaliste ou occidentale.
Non, son problème à elle, Nawela Noor, c’est qu’elle ne peut faire un pas dans la rue sans se prendre un camouflet, une brimade, une œillade obscène ou toute autre manifestation libidineuse ou agressive dont on savonne la pente glissante de la culture du viol et du génocide.
En vérité, très jeune, elle a compris que sa survie tenait à sa discrétion, alors elle a fait le nécessaire pour disparaître en donnant satisfaction à tous ceux qui avaient un pouvoir sur sa vie. Sauf qu’on ne devient pas soi à vouloir complaire aux autres, et elle a fini par le comprendre, une fois adulte, quand il lui est devenu évident qu’elle devait tracer sa propre voie sans se laisser définir par les peurs, les haines et les désirs des autres, si elle voulait espérer suçoter une bribe de la substantifique moelle du bonheur.
Et voilà comment cette belle personne mâchée par la vie en est venue à chercher ma caution, ma protection, mon soutien.
Le truc rigolo, c’est que, même dans sa tentative d’émancipation par ce projet qui lui tenait à cœur, elle a frappé à la porte où, sur le papier, elle avait le plus de risques de se voir disqualifiée avec son projet : je suis un homme blanc des plus athées, ma conviction allant plus vers Marx que vers Jean ou tout autre apôtre d’une parole désincarnée tombée du ciel.
De fait, notre collaboration aurait pu tourner court.
Aurait dû tourner court.
Sauf que Nawela Noor ne savait pas encore qu’elle portait en elle une lumière intérieure irrésistible de justesse. D’ailleurs, ce n’est sans doute pas un hasard si le personnage principal de ce roman est une jeune femme musulmane d’origine arabe prénommée Nour — lumière, dans la langue arabe.
En effet, j’ai tout de suite perçu ce que cette autrice en herbe n’osait entrevoir. Elle, elle ne cherchait qu’à exister en incarnant au moins une fois dans un roman un personnage de femme musulmane arabe qui lui ressemble et qui ne soit pas caricaturé par ses ennemis ni dénaturé par un angélisme ethnocentré.
Elle voulait se voir exister, en somme, pour commencer à croire en sa propre existence.
Et elle frappait à ma porte pour que je l’y autorise, en quelque sorte.
Alors, bien évidemment, je ne l’ai autorisée à rien du tout ni ne lui ai rien interdit, puisque je n’avais aucune légitimité à décider de qui elle était et de ce que devaient être sa vie et ses choix ; en revanche, j’ai été enthousiaste et honoré de l’accompagner dans cette démarche. Cependant, je l’ai suppliée de prendre conscience de la dimension cruciale de son projet : elle ne parlait pas que d’elle à elle-même, et bien plus qu’à sa seule communauté ! En se donnant à voir et comprendre par son regard singulier, elle jetait en réalité des ponts par-dessus les abîmes creusés par le passé et agrandis chaque jour par les puissances de l’argent qui se maintiennent au pouvoir et accroissent leurs fortunes en se nourrissant comme des vampires des divisions qui empêchent les malheureux si nombreux de cette planète de s’associer pour arracher à cet ordre mondial injuste leur légitime part de bonheur.
Ce livre, je ne l’ai pas corrigé, entendons-nous, mais j’en ai été un bêta-lecteur assidu et sans complaisance, interrogeant toutes les chausse-trappes. Que d’échanges nous avons eus, nourris, tendus et ô combien enrichissants, cette autrice en devenir et moi ! Moi, j’avais besoin de comprendre, bien sûr, un point de vue aussi éloigné du mien, mais, au travers de mon incompréhension, ce n’était pas le personnage et sa créatrice que je jugeais et condamnais, bien au contraire, mais leur lisibilité, leur transparence, parce que j’étais déjà convaincu de la justesse du message et que je voulais qu’il soit entendu.
Et force est de constater que j’ai eu plus de mal avec elle qu’avec aucun autre de mes clients. Pourtant, elle est d’une remarquable intelligence et tout à fait capable de la plume. Non, ce qu’il m’a fallu forcer, forger, c’est une confiance enrayée par toute une existence de sévices divers et variés qui l’avaient murée dans un système de défense entre fuite et attaque. J’ai été l’ennemi de cet ennemi de l’intérieur qu’elle était tenue d’héberger en elle pour se défendre des attaques qui pleuvent de partout, la main amie, aussi, qui aide à changer le poing en main que l’on peut saisir pour se laisser guider.
Et c’est ainsi que nous avons accompagné Nour vers son choix et son éveil, et d’abord sa première étape manifeste, lorsque, pour échapper à la prédation masculine ordinaire et s’accrocher à un symbole concret qui lui permette de s’élever au-dessus de ses contingences familiales déplorables, Nour se voile un beau jour en croyant revêtir une cape d’invisibilité, un totem d’immunité, une armure invincible, et qui découvre qu’elle s’est seulement signalée d’une cible supplémentaire. Parce que le monde occidental ne libère la femme que pour l’exposer à la tyrannie implacable de la lubricité du regard masculin.
S’ensuit un véritable chemin de lumière pour se départir des ombres que toute éducation et toute société jette dans l’esprit des enfants pour cacher ses propres lâchetés et complaisances. Une lumière qui se trouve ici dans un islam reconquis, cet islam chatoyant et purifiant de l’âge d’or oriental, quand les Arabes étaient la figure de proue de l’humanité.
Allons, cesse de postillonner, Pascal Praud ! Lâche ce couteau, Zemmour ! Respire, Marine Le Pen ! Je n’ai pas été converti par l’infâme menace islamiste qui change les gentils chrétiens en méchants musulmans. Non, je ne crois toujours pas en Dieu, quel que soit le nom qu’on lui donne, mais je ne crois toujours pas en notre civilisation hypocrite qui se pavoise d’humanisme mais piétine les plus vulnérables. J’ai juste atteint une compréhension de la foi qui m’était jusque là étrangère, et force est de reconnaître que la foi, qu’elle soit en soi, en l’autre ou en une divinité, est un moteur d’élévation qui permet de tirer le meilleur de soi-même et des autres, quand cette foi n’est pas pervertie par des messages de haine.
Non, Hanouna, repose ce plat de nouilles qu’aucun slip trop élastique n’accueillera aujourd’hui : je ne suis pas non plus un adepte de la cancel-culture, car j’estime que la connaissance de l’Histoire ne doit pas faire l’objet d’un culte partial mais d’une culture de la vérité afin de ne pas répéter les erreurs du passé.
Certes, je l’admets volontiers, on peut me qualifier de woke, à condition de ne pas adhérer à la vision de ceux qui en ont forgé le nom et le concept, tous ces gens qui ont cherché à nommer leur ennemi, ce défenseur des nécessiteux, des victimes d’injustice et des sans protecteurs. Alors, non, je n’en suis pas au point où je porte un slip par-dessus des collants en m’emmêlant dans une cape, mais, oui, j’estime que faire souffrir autrui ne devrait pas être un droit.
Par conséquent, et pour en revenir à nos moutons noirs voilés, j’ai décidé d’écrire cette tribune afin de mettre en lumière les mérites de ce roman à cheval sur l’autobiographie et la fiction et qui galope fougueusement dans les plaines hostiles de la guerre des civilisations.
Vous êtes arabe et n’en pouvez plus de vous noyer dans le racisme banal des jours gris ? Vous êtes musulman·e et ne supportez plus de devoir défendre votre foi contre vos proches qui la malmènent et des étrangers qui en ignorent tout ? Vous êtes une femme qui ne savez plus quel vêtement mettre ou ôter pour ne pas subir les foudres des passants ? Vous trouverez sans doute de l’intérêt à ce roman qui met en scène une jeune femme d’aujourd’hui dans une société d’hier qui ne veut pas de demain.
Vous n’êtes ni arabe, ni musulman·e, ni une femme ? Personne n’est parfait ! Ce roman peut aussi vous plaire pour plein de bonnes raisons, à commencer par le fait qu’il bâtit des ponts entre les terres familières et les terres inconnues, et que, quand on laisse plus de place à la lumière qu’aux ténèbres, fatalement, notre monde s’agrandit, et c’est toujours une excellente chose.
Enfin, ce message trouve aussi son déclencheur dans la problématique de cette autrice précurseuse qui ne parvient pas à se convaincre de sa légitimité. J’aimerais vraiment que son livre soit lu, compris, diffusé, et que son autrice, enfin, puisse poser ses bagages et choisir définitivement un nom dans lequel elle se sentira bien. Je lui souhaite ainsi d’accepter ses racines, en somme, sans s’y sentir prisonnière, et de devenir alors capable de savourer les fruits que ses branches portent déjà mais qu’elle n’ose pas voir, tant son regard s’est trouvé humilié par les vautours qui tournoient dans son ciel.
Bref, je voudrais que l’Éveil de Nour suite à son Choix difficile puisse aussi être l’éveil de cette femme vers ce grand et beau voyage de l’existence que nous devrions tous avoir la possibilité d’accomplir.
Prolonger la réflexion sur le wokisme ► Tsunami — Fascisme VS wokisme
Prolonger la réflexion sur les merdias ► LVDBC - Merdias
Texte d'accroche officiel :
Je suis devenue le monstre de ma propre histoire. Un parasite. Une paria.
Je titubais sur l’entre deux rives, consumée par le feu des médias et le poids d’une culture injuste.
J’étais fougue. J’étais passion. J’étais combat.
Par soif de sens, par soif de foi, j’étais prête à encaisser tous les coups.
Le choix de Nour est le premier tome d'une duologie unique et engagée. À travers le récit poignant de l'héroïne, je t'offre un autre regard sur l'islam. Celui porté sur une quête de sens dans un monde où le poids des médias pèse aussi cruellement que certains aspects de la culture.
Nour s’éteint dans une vie qui ne lui appartient pas. L’orgueil familial et les doubles standards sexistes pèsent sur son quotidien. Alors que tout s’écroule en elle, le destin met sur son chemin Farouq, un être de lumière qui pourrait bien l’aider à trouver sa place dans l’univers..
Commander le livre sur Amazon.
Dolores Claiborne, de Stephen King

Lorsqu’on pense à cet auteur, on convoque inévitablement sa carrière de king de l’horrifique, entre son terrible clown de Ça, ses Langoliers dévoreurs de passé ou ses angoissants Tommyknockers… Bien évidemment, ses récits innombrables et efficaces sont une inépuisable réserve de cauchemars qui dépasse largement ces trois titres que j’évoque. Pourtant, si mon adolescence a été le berceau traumatique de bien des angoisses grâce à ce maître du thriller, ses deux livres qui m’auront le plus favorablement impressionné sont deux récits qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’épouvante.
Gamin, j’avais découvert avec fascination et émotion son court roman Rage, qui nous plonge dans la psychologie bouleversée d’un lycéen prenant sa classe en otage pour régler des comptes qui le dépassaient largement. J’avais été touché et profondément heurté par cette vérité fine et profonde de la nature humaine, et la violence qui bouillonnait dans ce personnage d’ado en souffrance avait su faire écho à ma rage intérieure.
Aujourd’hui, je viens de terminer l’écoute de Dolores Claiborne, et ça a aussi été le même type de claque. En effet, Stephen King s’y révèle clairement non comme un maître de l’horreur mais comme celui de la psychologie. Si pendant des décennies j’avais esquivé ce roman, que j’associais à Misery, dont le huis-clos halluciné ne m’attirait pas réellement, j’ai été surpris de découvrir que les deux récits n’avaient en réalité aucun rapport, Dolores Claiborne n’étant pas le personnage principal de Misery !
Dolores Claiborne est le personnage éponyme d’un récit introspectif entre confession et confidence, un aveu de coupable innocence ou d’innocente culpabilité qui revient sur près de 40 ans d’une vie de sacrifices et de mensonges. Il est particulièrement intéressant de noter que la vérité que ce personnage souhaite apporter ne passe que par son unique voix, sa propre version des faits, et ne cesse de mettre en lumière les automystifications nécessaires auxquelles on se livre au quotidien pour survivre. Récit sur la grisaille humaine, faite d’extrêmes en perpétuelle lutte ou parabole très platoniste du mythos, cette parole toujours trompeuse qui ne saurait rivaliser avec le réel, puisqu’elle n’en est jamais qu’une imparfaite interprétation, une ombre projetée par nos sens défaillants dans la caverne trompeuse de notre for intérieur ? Difficile à dire, au final, car l’esprit et la justice des hommes comportent bien des pièges dans lesquels on peut tomber sans même le savoir.
Reste cette intrigue touchante et pleine de suspense menée par une personnalité intéressante, Dolores Claiborne, cette fille, épouse et mère, mais aussi cette femme qui se débat dans un lacis d’injonctions contradictoires au sein d’un monde sexiste où le « sexe faible » est par prédestination perdant — tant qu’il ne réalise pas qu’il n’est pas obligé de subir les règles injustes qu’on lui impose.
Une excellente découverte que je vous recommande chaudement.
Texte d'accroche officiel :
À Little Tall, un meurtre reste inexpliqué depuis trente ans. Joe, le mari de Dolores, a disparu le jour de l’éclipse solaire de 1963. Aujourd’hui, une seconde mort rappelle la première : celle de Vera Donovan, une femme cruelle qui employait Dolores Claiborne comme dame de compagnie.
La culpabilité de Dolores semble ne faire aucun doute, pourtant l’horreur n’est pas simplement dans le geste criminel, mais plutôt dans tout ce qui, années après années, a pu porter une telle noirceur dans l’existence de ces femmes...
Oh, boy !, de Marie-Aude Murail

Longtemps nos têtes blondes n'ont eu sous leurs yeux vifs que de tristes poncifs poussiéreux et rigides. Aujourd'hui que le livre pleut en confettis, il en tombe sans cesse de toutes les couleurs et pour les goûts de tous. Des succès commerciaux aux OVNIS illisibles, il y a, c'est certain, à boire et à manger, mais il y a surtout de quoi se régaler !
Marie-Aude Murail est une autrice sûre, comme bien d'autres aussi, qui offre en général de jolis personnages, des intrigues sensibles, une lecture aisée qui pourtant va profond.
Oh, boy ! est de ces livres qui vous touchent vraiment : drôle autant qu'émouvant, il nous plonge avec joie dans cette fratrie usée qui resserre les rangs devenue orpheline. On y retrouve là un panel de portraits humains et savoureux : de l'étrange cadette qui panse ses blessures à l'aîné marginal qui regagne en racines, c'est une belle histoire qui soigne la famille et qui repeint en rose la vie en société.
Certains esprits fâcheux trébucheront peut-être sur cette enfant troublée qui joue à la poupée des histoires de grands pour tenter de comprendre, ou bien sur ce grand frère un peu trop gay pour plaire à quelques racornis qui haïssent l'amour, mais nul doute que l'intrigue et tous ses personnages feront un bon accueil aux ados et adultes qui tenteront de lire !
Texte d'accroche officiel :
Ils sont frère et sœurs. Depuis quelques heures, ils sont orphelins. Ils ont juré qu'on ne les séparerait pas.
Il y a Siméon Morlevent, 14 ans. Maigrichon. Yeux marron. Signe particulier : surdoué, prépare actuellement son bac. Morgane Morlevent, 8 ans. Yeux marron. Oreilles très décollées. Première de sa classe, très proche de son frère. Signe particulier : les adultes oublient tout le temps qu'elle existe. Venise Morlevent, 5 ans. Yeux bleus, cheveux blonds, ravissante. La petite fille que tout le monde rêve d'avoir. Signe particulier : fait vivre des histoires d'amour torrides à ses Barbie.
Ils n'ont aucune envie de confier leur sort à la première assistante sociale venue. Leur objectif est de quitter le foyer où on les a placés et de se trouver une famille. À cette heure, deux personnes pourraient vouloir les adopter. Pour de bonnes raisons. Mais aussi pour de mauvaises. L'une n'est pas très sympathique, l'autre est irresponsable, et... Ah, oui ! ces deux personnes se détestent.
Les dix enfants que madame Ming n'a jamais eus,
d'Éric-Emmanuel Schmitt

Pénétrer dans un livre d’Éric-Emmanuel Schmitt, surtout enjôlé par sa voix suave et son interprétation subtile, c’est s’envelopper dans un cocon de soie, dans un cocon à soi, dans un cocon de soi. Chaque page est l’occasion de fusionner avec la subtile sensibilité et l’intelligence du cœur qui appartiennent à l’auteur le verbe aimer et le verbe penser, de sublimer par l’émotion le rire et le chagrin dans un embuement généralisé de nos yeux attendris et de notre âme réveillée.
Je ne pense pas faire injure à Éric-Emmanuel Schmitt en indiquant que ses livres trouvent leur place dans ce genre si populaire, si clivant et si décrié qu’est le feel-good, tant c’est indéniable qu’en les lisant, en les écoutant, on se sent effectivement mieux, mais, comme dans tous les genres, les navets produits à la va-vite avec des stéréotypes et des recettes faciles pour récits jetables salissent l’image des chefs-d’œuvre atemporels qui ne caressent pas les yeux mais l’âme du lecteur. D’autant plus quand le genre en question est associé aux valeurs féminines ou enfantines et exploité sans vergogne et cyniquement par des industriels du livre plus émus devant le chiffre des ventes que par l’expérience littéraire des lectures qu’ils publient.
Non, les livres d’Éric-Emmanuel Schmitt ne sont jamais — en tout cas je n’en ai pas lu — des occasions de déception mais toujours d’émotion, surtout quand cette lecture est une promenade tendre et amicale dans la belle interprétation vocale de l’auteur lui-même.
Ses récits ne seraient pas de cette qualité sans les personnages très réussis qu’il y met en scène, faits d’innocence et d’impertinence, de naïveté et de sagesse profonde, de sérénité et de doute, et toujours hauts en couleur, parangons d’une humanité qui résonne, s’étonne et détonne.
Oscar et la dame rose demeure un de mes plus doux bonbons sucrés-salés préférés, tant le rire s’y est mêlé aux larmes. Mais je sens encore souvent en moi planer les parfums métissés de Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, tout comme L’Enfant de Noé poursuit un peu de son errance apatride dans mon cœur endolori par l’horreur du monde. Parfois, contemplant les embruns grisés par le vent, c’est un peu de la mélancolie de La Rêveuse d’Ostende qui monte en moi comme un brouillard rassurant un jour mouillé d’automne blotti au sec contre un bon chocolat chaud.
Aussi est-ce en toute confiance et avec l’appréhension d’un plaisir à venir que je me suis plongé dans l’écoute de son court roman Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus. Détour culturel au pays de Confucius, plongée douce mais ferme dans l’ambivalence de la Chine moderne, ce récit est comme souvent celui d’une rencontre d’un autre qui éclaire toujours cet autre en nous qu’on peine à reconnaître, à comprendre, à accepter. Le narrateur, voyageur de commerce volage et presque cynique, y croise le chemin d’une dame pipi dans les toilettes du sous-sol d’une grande entreprise de vente de jouets avec laquelle il est en négociation permanente. Or, le protagoniste vend du rêve aux enfants sans jamais céder aux sirènes du rêve d’enfant, et cette rencontre va interroger profondément en lui et en nous ce qu’est la parentalité grâce à l’intervention marie-poppinesque de cette madame Ling aussi attendrissante qu’improbable et ses récits rocambolesques mais justes comme seules les flèches de l’intelligence peuvent toucher au cœur de leur cible la bêtise, le déni et la haine.
Au fil de l’intrigue pleine de rebondissements et des discussions aussi drolatiques que profondes et jubilatoires, le narrateur écorche quelques idées reçues mais se retrouve lui-même dépouillé de quelques illusions qui l’empêchaient de vivre pleinement sa vie en y acceptant l’intrusion du bonheur.
Une immersion dans l’humanité vibrante d’un voyage aux sources de la vie.
Texte d’accroche officiel :
« Madame Ming aime parler de ses dix enfants vivant dans divers lieux de l’immense Chine. Fabule-t-elle, au pays de l’enfant unique ? A-t-elle contourné la loi ? Aurait-elle sombré dans une folie douce ? Et si cette progéniture n’était pas imaginaire ? L’incroyable secret de madame Ming rejoint celui de la Chine d’hier et d’aujourd’hui, éclairé par la sagesse immémoriale de Confucius.
Dans la veine d’Oscar et la dame rose, de Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran ou de L’Enfant de Noé, Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus est le sixième récit du Cycle de l’invisible.
Il ne pouvait y avoir de meilleur guide qu’Éric-Emmanuel Schmitt lui-même pour ce voyage allégorique au cœur de la spiritualité. »
Fendre l'armure, d'Anna Gavalda

Je ne sais pas vous, mais, moi, souvent, j’aimerais être une petite souris.
Souvent, dans la foule anonyme ou face aux solitaires de passage, je ne peux m’empêcher de plonger par l’imagination jusqu’au tréfonds de ces âmes vagabondes, quêtant dans chaque ridule d’expression, dans chaque hésitation de geste, dans chaque pas déterminé, dans chaque éclat d’œil luisant la clef qui m’ouvrira la voie vers leurs secrets les plus intimes.
Oui, sans doute suis-je un peu voyeur, à ma façon, mais d’un voyeurisme qui n’a rien d’obscène, rien de lubrique, rien de vulgaire… Je cherche en l’autre ce que je suis et ce que je ne suis pas. Je m’éduque à cette altérité, me console de mon unicité, me répare de mon égocentricité.
Oui, souvent, j’aimerais être une petite souris, minuscule, si petite que je pourrais me glisser en douceur dans leurs pensées les plus cachées, même celles qu’on se cache à soi-même.
Oh, je ne suis pas naïf au point de croire que je n’y verrais pas des horreurs : je sais trop bien ce que recèle ma propre part de ténèbres pour ignorer qu’elle règne aussi dans d’autres cœurs. Je n’ai pas non plus la crédulité de penser qu’il n’y a pas dans cet appétit de vie privée une soif de légitimation de mes propres défaillances par le constat de celles des autres.
Mais je suis certain qu’il y a aussi chez moi un goût des autres.
Tutoyer la psyché enfouie de son prochain, c’est faire humanité avec lui par ce que l’humanité a de plus sincère, de plus franc, de plus authentique, et c’est par ces méandres insaisissables que passent les possibles futurs qui sauront nous unir.
Toutefois, il existe un moyen de devenir souris sans changer de peau, de percer les masques d’autrui sans écaler la coquille de sa fierté : la fiction. Par la fiction, on entre dans le Saint des Saints, le temple sacré de l’origine humaine. Évidemment, il faut l’exhibitionnisme d’un auteur pour satisfaire le voyeurisme d’un lecteur, et les miettes d’intimité qu’un écrivain étale sous nos becs voraces ne sont que des illusions… mais dans tout mirage se cache un grain de vérité, et cette vérité est exacerbée par la fiction, rayonne par le truchement du récit, nous frappe au cœur par les bouleversements de ces âmes de papier qu’on nous livre en pâture.
Dans son recueil de nouvelles Fendre l’armure, c’est ce que fait Anna Gavalda. Elle nous fait entendre les voix intérieures de personnages qui ne sont pas réels mais dont le cœur bat la chamade dans nos poitrines, dont le souffle nous manque, dont les larmes perlent à nos yeux, dont les tendresses étirent nos lèvres. Voies de femmes surtout, mais voies d’hommes aussi, les voix des comédiens qui interprètent ces récits sont autant de voix qui incarnent de façon vibrante cette illusion de vie qui vient se fracasser comme des vagues exultantes sur la grève de nos curiosités.
Et, là, ma petite souris intérieure s'est régalée : elle a fait le plein de secrets, de soubresauts intérieurs, de frémissements inavoués, d’étincelles d’humanité qui jaillissent du néant pour éclairer le monde sous mes pieds.
Ce ne sont pas des nouvelles que j’ai lues, mais des proches que j’ai rencontrés.
C’est aussi ainsi que grandissent les familles.
Texte d’accroche officiel :
« On me demande d’écrire quelques mots pour présenter mon nouveau livre aux libraires et aux critiques, et, comme à chaque fois, ce sont ces quelques mots qui sont les plus difficiles à trouver.
Je pourrais dire que c’est un recueil de nouvelles, que ce sont des histoires, qu’il y en a sept en tout et qu’elles commencent toutes à la première personne du singulier, mais je ne le vois pas ainsi. Pour moi, ce ne sont pas des histoires, et encore moins des personnages : ce sont des gens. De vrais gens.
Pardon : de vraies gens. C’est une faute que j’avais laissée dans mon manuscrit — « la vraie vie des vrais gens » — avant que Camille Cazaubon, la fée du Dilettante, ne me corrige : l’adjectif placé immédiatement avant ce nom se met au féminin. Quelles gens ? Certaines gens. De bonnes gens.
Cette règle apprise, je suis allée rechercher tous mes « gens » pour vérifier que tous s’accordaient bien, et j’ai réalisé que c’était l’un des mots qui comptait le plus grand nombre d’occurrences. Il y a beaucoup de « gens » dans ce nouveau livre qui ne parle que de solitude. Il y a Ludmila, il y a Paul, il y a Jean (!) et les autres n’ont pas de nom. Ils disent simplement « je ».
Presque tous parlent dans la nuit, pendant la nuit, et à un moment de leur vie où ils ne différencient plus très bien la nuit du jour justement. Ils parlent pour essayer d’y voir clair, ils se dévoilent, ils se confient, ils fendent l’armure. Tous n’y parviennent pas, mais, de les regarder essayer, déjà, cela m’a émue.
C’est prétentieux de parler de ses propres personnages en avouant qu’ils vous ont émue, mais je vous le répète : pour moi, ce ne sont pas des personnages. Ce sont des gens, de réelles gens, de nouvelles gens, et c’est eux que je vous confie aujourd’hui. (A.G.) »
Contes philosophiques
Zadig, de Voltaire

Il est des lumières qui ne s’éteignent pas.
J’ai rencontré Voltaire en classe de seconde à travers son court roman Candide. J’y avais découvert une accessibilité incisive et ironique déroutante et rafraîchissante : déroutante parce que je n’avais pas l’habitude de lire des textes critiquant réellement le monde, mais aussi parce que ce texte ancien était emprunt de modernité et particulièrement facile à comprendre, et rafraîchissante parce que les idées mises à portée du lecteur étaient punk, novatrices, sulfureuses, et que ça faisait du bien de voir mon malaise adolescent et ma rage citoyenne trouver un écho aussi profond et juste dans un texte canonique qui les légitimait. En plus, c’était drôle.
Mais Candide, personnage stupide, était quand même une tête à claques.
Zadig nous transporte dans l’antique Babylone, mais une Babylone secouée par les questions atemporelles qui agitent notre espèce, et concentrées sur un personnage sympathique, vertueux et malheureux auquel on s’attache et qui nous édifie par sa sagesse et son empathie. Grâce à lui, chaque épreuve devient une occasion de résilience et d’élévation. C’est drôle, spirituel, plein de rebondissement et de profondeur réflexive.
Non, vraiment, les philosophes des Lumières ont encore de quoi nous éclairer, vu comment on s’accroche à notre obscurantisme intérieur.
Merci Voltaire : on t’oublie pas, mec !
Texte d'accroche officiel :
"Court roman, conte philosophique et récit de voyage, Zadig raconte de façon drôle et emportée les aventures d'un jeune homme voué à une destinée rocambolesque. L'histoire se déroule dans un Orient fantasmé, où le héros se retrouve confronté à des situations aussi loufoques les unes que les autres."
Le petit théâtre des opérations,
de Monsieur Le Chien & L'Odieux Connard

Quand on surfe sur Internet, il n’est pas rare de boire la tasse. La plupart du temps, même, on en ressort avec une vague nausée et transi jusqu’à l’âme. C’est que la toile ressemble plus souvent à un piège où chacun se perd qu’à un réseau où tous se retrouvent.
Mais parfois survient LA vague.
Je devais comme à mon habitude dériver au gré des courants mous d’entre-deux-marées quand je suis tombé sur une présentation succincte d’une BD dont l’auteur, qui se nommait lui-même L’Odieux Connard, en faisait une promotion énergique et piquante. Bonne pâte, j’ai donc cliqué sur le lien que voici.
Dès lors, comment vouliez-vous que je ne désire pas cette promesse délectable de rire grinçant et de sapience drolatique ?
Et il est enfin né, le divin présent, sous le roi des sapins ! À peine déballé, mes yeux accrochaient la couverture glacée et luisante ! À peine accrochée, la couverture mangeait mon regard de couleurs et de signifiance ! À peine mangé, mon regard se jetait à l’assaut des pages ! Bref, vous l’avez compris, dans l’effervescence du grand déballage de plaisirs éphémères et de déchets durables, j’avais déjà plongé dans les anecdotes savoureuses de ce livre d’Histoire pas comme les autres.
Un dessin énergique aux détails stimulants et amusants, des cartouches emprunts d’un humour mordant, des phylactères dynamiques ponctués de clins d’œil et de blagues, le tout dans une mise en scène des petites histoires de la Grande Histoire qui flatte l’imagination et fouette à la foi le désir d’aventure et de prouesse comme l’indignation dont seul peut faire preuve avec facilité celui qui peut juger en connaisseur ce qu’il n’a pas eu à endurer...
Vous l’avez compris, j’ai adoré, et je ne doute pas que ce soit aussi votre cas !
D’ailleurs, j’ai moi aussi un petit cadeau...
Comme je ne l’ai découvert que bien après avoir refermé le livre... il y a plusieurs tomes ! Comme ça, je saurai quoi demander au Papa Noël, l’an prochain !
Texte d’accroche officiel :
« Sur un ton décalé, mais toujours documenté, L’Odieux Connard et Monsieur Le Chien ressuscitent les héros et événements oubliés des grandes guerres pour leur rendre hommage.
Connaissez-vous l’histoire de la résistance héroïque des fusiliers marins bretons à Dixmude ? Et celle des héros de Menton ? Si les deux Guerres mondiales furent un énorme gâchis en vies humaines, elles furent aussi le théâtre d’actes de bravoure individuels et collectifs et d’anecdotes aussi drôles qu’improbables.
Et au cas où vous vous poseriez la question, oui, tout est vrai. »
Cadix ou La Diagonale du Fou,
d'Arturo Perez-Reverte

Plonger dans un livre, c’est comme plonger dans l’océan : ça peut se faire en combinaison, pour limiter les contacts avec cette matière étrangère qu’est le récit de l’auteur et pouvoir nager dans cet univers barbare protégé par ses propres filtres, sans se laisser modifier par cette expérience d’altérité, n’exerçant ses sens de lecteur que pour projeter sur le texte ses jugements, fantasmes et attentes, sans se laisser même effleurer par les filets que l’auteur a tissés et lancés pour nous attraper ; ou bien ça peut se faire nu, dépouillé de ce qui nous garde sous vide, hors de portée du monde, pour épouser intimement cette création qu’il nous est offert d’appréhender en totalité.
Personnellement, je saute toujours à poil sans vérifier si j’ai pied. Parfois, dramatiquement, je touche le fond très vite, alors je remonte fissa à la surface chercher des abysses plus riches à explorer. Souvent, cependant, parce que je suis un nageur paresseux, je me laisse entraîner par le courant et caresser ou pincer par les créatures qui vivent là.
Car je plonge non pour vérifier que je sais nager mais bien pour découvrir d’autres milieux où je n’ai pas ma place et dans lesquels je dois me repenser pour y évoluer. Je deviens les personnages, je suis le narrateur, j’épouse les discours, les valeurs, les situations, et j’en reviens trempé des embruns de mondes qui m’appartiennent désormais en propre.
C’est ainsi qu’un lecteur vit mille vies et fait humanité avec le genre humain : en s’enrichissant du pluralisme de lectures variées qui ne viennent pas consolider notre tour d’ivoire mais bien jeter des ponts vers les autres. Or, on ne passe des ponts qu’au-dessus de rivières qui charrient de la vie, qu’au-dessus de précipices qui promettent la mort. Passer des ponts, c’est muter, devenir, grandir, et, tel le papillon, cela ne se fait pas sans mues par lesquelles on se débarrasse de l’ancienne carapace devenue trop petite pour nos nouvelles ailes.
Aussi, quand la voix chaude et expressive d’Éric Herson-Macarel a enveloppé mon esprit des mots écrits par Arturo Pérez Reverte, j’ai lâché le bord du bassin, offert ma peau à la morsure des courants glacés ou brûlants, et je me suis laissé dériver à la rencontre de sa galerie de personnages assurant une polyphonie efficace qui permet d’embrasser en quelques regards comment Napoléon Bonaparte a enfoncé la Révolution française au lieu de la magnifier, comment Anglais et Espagnols ont hésité sur le fil de l’Histoire avant de faire comme lui le pas de travers par lequel s’achèvent les miracles et comment les colonies ont commencé à secouer un joug qui ne pouvait pas durer mais qui a duré, duré… et qui dure encore, durement.
Et dans ce feu d’artifice historique, en plein siège de Cadix la résistante, de Cadix la mercantile, de Cadix l’atemporelle, une enquête policière qui fait s’accorder la noirceur éternelle du limier et la lumière moderne d’un pervers de cette nouvelle ère qu’ouvrent les canons quand le peuple décide de leur cible.
Au programme : traques sur terre et sur mer, batailles rangées et sauvages, philosophie, passion, stratégie, enquête, amour, amitié, science, mort et vie. Une belle leçon d’Histoire qui ne marquera peut-être pas l’Histoire littéraire elle-même mais qui vient enrichir le lecteur, et c’est bien là le plus beau mérite qu’on puisse accorder à un livre, pour peu qu’on s’ouvre à lui.
Texte d'accroche officiel :
"Cadix 1811.
Joseph Bonaparte est sur le trône d’Espagne, et le pays lutte contre l’occupation des armées napoléoniennes, mais, dans la ville la plus libérale d'Europe, les batailles sont d’une autre nature : des jeunes filles y sont brutalement assassinées à coups de fouet à l’endroit exact où tombent les bombes françaises. Ces meurtres tracent sur la ville une carte sinistre, un échiquier sur lequel la main d’un joueur invisible semble déplacer ses pions selon les lignes de tir, la direction des vents, ou de savants calculs..."
Récits policiers
Les Cochons sont lâchés, de Frédéric Dard (San Antonio)

« Si un jour on te demande quel est le plus gaulois des San-Antonio, le plus vert, le plus salingue, le plus rabelaisien, le plus scatologique, le plus grivois, le plus too much, réponds sans hésiter que c’est “Les cochons sont lâchés”. Peut-être parce que c’est le seul ou San-Antonio ne joue aucun rôle, sinon celui du romancier ? Dans ces pages paillardes, Béru et Pinuche sont lancés seuls à l’aventure, afin de dénouer une ahurissante affaire. Mais le pénis “hors paire” de Bérurier sera leur braguette de sourcier.
Grâce à cet appendice exceptionnel, ils franchiront tous les obstacles.
Comment ?
Lis et tais-toi !
L’heure est grave ; l’heure est folle : les cochons sont lâchés ! Retiens ton souffle, ma jolie. Et surtout ne déboucle pas ta ceinture si tu ne veux pas qu’il t’arrive un turbin ! »
Avec une telle quatrième de couverture, le ton est donné.
De Frédéric Dard et San Antonio, je ne connaissais que la réputation de livres sales, grossiers, sexuels. De la pornographie parodique, en somme, dont l’auteur s’était protégé par un pseudonyme bien pratique pour que l’opprobre public jamais ne l’atteigne. Du coup, quand j’ai eu l’opportunité de découvrir l’un de ces livres en version audio, ma foi, c’est avec une curiosité un peu paillarde et voyeuriste, mais surtout une réticence tout empreinte de dignité condescendante que j’ai tenté l’expérience.
Et je dois dire que j’en ai été surpris et en même temps conforté.
Surpris parce que, ma foi, une langue si grossière pour raconter des choses si triviales était pour moi un OVNI littéraire autant qu’une provocation intellectuelle, mais également conforté, parce que je m’attendais obscurément à ce genre de sous-littérature sale.
Sauf que la lecture en audio a ceci de particulier sur le livre papier ou numérique qu’on ne choisit pas de pousser ses yeux en avant, pas plus qu’on ne mobilise sa volonté pour tourner la page ou faire défiler le texte : les voix des comédiens s’imposent à nos sens, nous envahissent et poursuivent leur numéro en dépit de nos réticences.
Et c’est tant mieux, au final, car notre gentille conscience psychorigide ne sait pas toujours ce qui est bon pour nous, et l’habitude rassurante n’est souvent qu’une répétition involontaire de nos propres funérailles.
Je parlerai donc pour ce récit en particulier, puisque je n’en ai lu aucun autre de la série, mais j’imagine qu’on en retrouve l’équivalent dans le reste de la collection.
Dès les préliminaires du roman, on est plongé dans l’anecdote salace d’un couple improbable constitué d’un gominé suffisant en rut et d’une ogresse exposant son avalanche de graisse suintante sur une plage argentine. La langue du narrateur est familière, il interpelle le lecteur, juge ses personnages, et l’homme que l’on découvre s’expose par le truchement excessif d’une libido insatiable qui cherche sa proie avec l’appétit le plus sordide. Et qui la trouve.
Frédéric Dard n’élude pas la mécanique des corps ni la grivoiserie du désir sexuel : ne cherchez pas le lyrisme suranné des romantiques ou classiques qui font du corps un temple aseptisé et de l’esprit une toile délicate. Chez San Antonio, tout est triomphe des fonctions vitales, liberté de la pulsion et plaisir de jouir. Les fluides vitaux circulent, s’échangent, se répandent, et c’est le monde entier qui s’en retrouve fertilisé.
Bien sûr, c’est une série qui est aussi policière : un meurtre a donc lieu, sur lequel se clôt ce premier chapitre déroutant.
Le second chapitre nous transplante violemment auprès d’Alexandre-Benoît Bérurier et de César Pinaud, un duo improbable : le premier est une sorte de caricature populaire grossière et tricarde — et pour cause, puisque sa verge de 41,5 cm est un sésame magique qui lui ouvre tous les possibles, à commencer par l’entrejambe des femmes —, le second une vieille ruine dont les tripes agonisent constamment. Ça baise, ça picole, ça chie, ça pisse, ça pète, ça rote, ça vomit, ça pue, mais ça vit avec jouissance et intensité. Et ça va de l’avant, puisque ce binôme extraordinaire constitue une paire de policiers originale qui va partir pour "l’Argenterie" afin de mener une enquête des plus "exotriques".
Passé le choc des mots et des images, on se laisse happer par ce qui fait la force de Frédéric Dard dans ses San Antonio : pas l’obscénité dans ce qu’elle a de provocatrice, mais la vivacité d’une langue populaire à l’argot débridé, où les erreurs de langue deviennent poésie et la trivialité du corps un culte païen à la truculence du vivant.
En fait, Frédéric Dard ne fait ni plus ni moins que ressusciter Rabelais, le moderniser et le sublimer. Les jeux de mots souvent cocasses introduisent des fulgurances bien plus profondes, et la complémentarité des deux comparses, Béru le serial baiseur à la langue hyperactive mais approximative et Pinuche le cagueur compulsif et cultivé au parler suranné, assure un contraste qui met en lumière la grossièreté comme une poétique d’un principe vital libéré de toute contrainte sociale.
Je suis profondément pénétré par la problématique des violences sexistes et sexuelles, et mon radar à culture du viol a souvent hurlé, lorsque le benne dégrafé du Priape dégueulasse qu’est Bérurier faisait se pâmer sur son chemin tout ce qui portait un vagin, dans une univoque démonstration que le désir de l’homme précède, révèle et suscite le désir féminin — ce qui est la mécanique même de la culture du viol, puisqu’on fait fi du consentement féminin, arguant qu’il suffit de désirer une femme et de lui imposer suffisamment ce désir pour que n’importe laquelle découvre qu’elle n’attendait finalement que ça.
Toutefois, force est de constater pour ma part, que ce signal d’alarme qui a affolé mes écrans s’est vite émoussé au profit d’une compréhension plus subtile du phénomène : on n’est pas là face à une allégorie de la toute-puissance du désir masculin, mais bien face à la démonstration vibrante, suintante et orgasmique que TOUS les corps sont chair sensible faite pour frissonner et jouir, et il y a là une représentation originale et littérale d’un épicurisme bienveillant qui conduit à une forme d’humanisme dont on n’a pas l’habitude, pénétré de l’idée fort chrétienne et méditerranéenne que le corps est notre écot au Malin quand notre esprit est notre prie-Dieu, le lutrin de notre élévation. D’ailleurs, Alexandre-Benoît Bérurier n’impose en réalité jamais son désir, mais s’offre à qui veut jouir de ses dons naturels pour la galipette ascensionnelle — et à cheval donné, on ne regarde pas les dents, fussent-elles répugnantes.
Frédéric Dard, entre la pure raison qui méprise le corps et le corps bestial qui méprise le vivant, propose une voi·e·x médiane qui magnifie l’esprit universel d’une humanité réconciliée par l’exultation complice des corps libérés.
Il faut quelques pages pour atteindre cette lumineuse révélation, je le reconnais.
Mais, en audio, le livre ne tombe pas des mains, et les comédiens servent avec brio les personnages et la narration.
Vous l’aurez compris, je pense, c’est un livre qu’on prend avec des pincettes, qu’on dévore avec une fascination horrifiée, et qui contente malgré nous un appétit de vie insoupçonné. Bref, rafraîchissant et à expérimenter !
Les dix petits nègres, d'Agatha Christie

Des décennies que j’en entends parler.
Des années que je me dis sans entrain qu’il faudrait que je le lise.
Des mois que les réseaux sociaux sont une caisse de résonnance démentielle pour les polémiques sur le changement de nom de ce roman de « Les Dix petits Nègres » en « Ils étaient dix ».
Des jours que j’en ai terminé la lecture audio au gré de mes balades cynophiles.
Du coup, bien envie d’en parler un peu, de ce policier formidable qui fait tant couler d’encre qu’on pourrait croire que le sang lui-même va devoir être versé pour calmer cette guerre numérique !
Alors, déjà, qu’on se le dise, le titre de ce roman ne désigne aucunement des personnages noirs. D’ailleurs, il n’y a pas de noirs dans ce récit : tous les protagonistes sont plus blancs que blancs, purs Anglais de digne lignée… et des plus macérés dans leur jus, puisque — c’est là que le bât blesse, en vérité — aucun ne s’offusque de cette appellation dévalorisante, et encore moins, ce qui devrait pour le coup vraiment faire hurler, de la comptine que le titre du roman nomme pourtant directement et que le récit cite plusieurs fois.
Sans doute est-ce parce que le débat n’est animé que par des gens qui ne connaissent pas le livre ?
Je reproduis ci-dessous cette comptine qui constitue pour moi l’écueil principal de ce roman d’Agatha Christie :
« Dix petits nègres s’en furent dîner.
L’un d’eux but à s’en étrangler :
N’en resta plus que neuf.
Neuf petits nègres se couchèrent à minuit.
L’un d’eux à jamais s’endormit :
N’en resta plus que huit.
Huit petits nègres dans le Devon étaient allés.
L’un d’eux voulut y demeurer :
N’en resta plus que sept.
Sept petits nègres fendirent du petit bois.
En deux l’un se coupa :
N’en resta plus que six.
Six petits nègres rêvassaient au rucher.
Une abeille l’un d’eux a piqué :
N’en resta plus que cinq.
Cinq petits nègres étaient avocats à la cour.
L’un d’eux finit en haute cour :
N’en resta plus que quatre.
Quatre petits nègres se baignèrent au matin.
Un hareng saur goba l’un :
N’en resta plus que trois.
Trois petits nègres s’en allèrent au zoo.
Un ours de l’un fit la peau :
N’en resta plus que deux.
Deux petits nègres se dorèrent au soleil.
L’un d’eux devint vermeil :
N’en resta plus qu’un.
Un petit nègre se retrouva tout esseulé.
Se pendre il s’en est allé :
N’en resta plus... du tout. »
Sordide, macabre, absurde, il s’agit d’un funèbre compte à rebours qui emprunte finalement beaucoup à une pensée raciste qui essentialise les personnes noires comme des nègres interchangeables, et ici vils et périssables.
Néanmoins, cette comptine participant directement de la dramaturgie du thriller, il était ingénieux de la part de l’autrice de s’appuyer sur elle pour construire sa fiction policière… mais quel manque de recul quant à la portée délétère de ce choix, qui n’est surtout délétère que parce qu’Agatha Christie ne critique jamais ce regard raciste au travers d’aucun de ses personnages pas plus que de sa narration, constituée pourtant d’une belle galerie de personnages qui font chacun entendre sa voix singulière !
En vérité, ce qu’on constate dans ce roman, c’est le très fort ancrage temporel de l’autrice et de ses personnages. En effet, quand ce roman paraît, en 1939, la décolonisation n’est pas encore amorcée, et le monde appartient aux colons impérialistes qui ont établi une hiérarchie raciste des peuples, et donc la domination occidentale du monde.
La Première Guerre mondiale n’avait pas encore suffi à constater que le sang coule partout de la même façon et de la même couleur en dépit des différences de peaux, et on n’avait pas encore clairement fait porter la barbarie guerrière sur le génocide raciste. En fait, on doit à l’audace nazie d’Hitler d’avoir touché suffisamment le fond du délire raciste pour avoir permis à notre humanité, l’espace de quelques années, de s’approprier soudain le concept de dignité.
Dignité qui a permis l’ouverture d’une brèche dans laquelle nos anciens esclaves se sont libérés.
La brèche s’est vite refermée, et le rouleau compresseur merdiatique en colmate bien les dernières traces, mais le fait est qu’Agatha Christie a grandi et vécu comme ses contemporains dans un monde en noir et blanc. Le métissage était marginal, la condition humaine restreinte aux mœurs chrétiennes des fidèles les moins bronzés.
C’est donc sans animosité inutile ni désir de vengeance anachronique qu’il faut aborder ce récit policier malgré tout très moderne au point que l’intrigue pourrait presque prendre place dans notre époque.
L’autrice, avec une compétence évidente, brosse des portraits psychologiques extrêmement réussis et intéressants, et le choix de la polyphonie narrative est assumé avec assez de talent pour ne pas révéler les implicites du récit ni lasser le lecteur. De même, le cadre, pourtant à peine esquissé, s’incarne très bien dans notre imagination pour accueillir ce huis clos tragique au cœur de la noirceur humaine.
En effet, même si on pourrait reprocher à cette maîtresse du polar de ne pas nous avoir laissé assez d’indices pour qu’on puisse bondir à la dernière page sous l’émotion grisante d’une évidence soudain révélée, il va sans dire que quiconque mène sa lecture jusqu’à la dernière page comprendra que les nègres ne sont pas les êtres humains originaires d’Afrique, ici représentés dans cette comptine abrutissante et horrifique et dans le récit par de petites statuettes précieuses de pierre d’un blanc immaculé, mais bien ces figures d’aristocrates enténébrés de noir depuis l’esprit jusqu’à l’âme.
Ma foi, donc, sans enthousiasme délirant, je vous recommande néanmoins la lecture de ce thriller intéressant qui n’a pas pris la poussière !
Texte d'accroche officiel (version antérieure au changement de titre et de traduction évacuant notamment le terme "nègre") :
En a-t-on parlé, de l'Ile du Nègre ! Elle avait, selon certains bruits, été achetée par une star hollywoodienne. Quelques journaux avaient insinué que l'Amirauté britannique s'y livrait à des expériences ultra-secrètes. On avait aussi parlé d'un richissime Yankee. Bref, quand ils reçurent — sans savoir de qui — cette invitation à passer des vacances sur l'Ile du Nègre, tous les dix — du juge au play-boy en passant par la secrétaire — accoururent. Mais, sur l'Ile du Nègre, l'hôte mystérieux était absent, et, dès le premier soir, un disque était placé sur le gramophone, les accusant chacun d'un crime. La panique s'empara des invités.
Écrit en 1940, ce chef-d'œuvre est sans doute le plus lu de tous les romans policiers : l'édition française a déjà très largement dépassé les deux millions d'exemplaires.
Derniers adieux, de Lisa Gardner

Savez-vous ce qu’est une légende urbaine ?
C’est un peu la résurgence du merveilleux dans notre monde technologique arraché à son lien avec la nature. Sauf que ce merveilleux emprunte alors les voies sombres des cauchemars. Comme si la modernité n’avait plus de place que pour une croyance en une magie horrifique de destruction.
Derniers adieux est un thriller qui exploite merveilleusement bien cette thématique des légendes urbaines : le lecteur y est réduit à l’état de môme terrifié planqué sous son lit et qui ne sait plus s’il doit appeler ses parents au risque de les faire mourir devant lui ou se taire et accepter l’inéluctabilité d’une fin atroce.
La légende urbaine qui nous est livrée là fera sourire les Français les moins américanophiles, puisqu’il est question du burgerman. On imagine aussitôt un Ronald Mc Donald obèse et plein de taches de graisse qui s’avale par milliers des hamburgers en poussant des grognements porcins. Hélas, le cliché qui s’impose est si loin de la réalité que nous livre cette fiction — ou à laquelle cette fiction nous livre, plutôt…
Non, dans ce récit, le burgerman est un monstre qui enlève les enfants pas sages dans les maisons pendant que la famille dort, puis qui les fait disparaître dans d’atroces douleurs en les transformant en steaks hachés… Eh oui, ce qu’on ignore souvent, de ce côté de l’Atlantique et de la gastronomie, c’est qu’un burger est avant tout un steak haché...
Cette histoire excitera sans doute les allumés de la secte QAnon, car l’intrigue nous plonge dans l’effroi glaçant des réseaux de la prostitution et de la maltraitance infantiles, mais, ce qui décevra sans doute ces chasseurs de vampires pédophiles, le récit nous entraîne dans le tréfonds de ténèbres bien humaines, et non dans des délires conspirationnistes hallucinés et hallucinants.
À l’épouvante du rapt d’enfants, de leur viol et de leurs maltraitances en tous genres s’ajoute en outre une dimension horrifique avec l’omniprésence d’araignées et de la terreur, mais également une dimension fantastique.
Oui, c’est un thriller qui se donne en effet les moyens de vous donner quelques insomnies, donc.
Néanmoins, ce n’est pas qu’une machine à faire trembler dans les chaumières par les thématiques : Lisa Gardner apporte en vérité une maîtrise et des partis-pris réellement intéressants, entre son female gaze qui traverse le roman presque sans accrocs et qui confère à ses personnages féminins et masculins une authenticité et une profondeur vraiment convaincantes, la polyphonie qui se met en place avec une pluralité de points de vue qui offre des regards fragmentaires mais presque complémentaires sur l’intrigue et enfin une chronologie pleine de trous et de flash-back dont on n’est pas toujours certain de cerner les protagonistes.
Bref, en lisant ce livre, on est sûr de ne pas s’endormir, car on est forcément partie prenante du récit, et c’est ça qu’on aime, dans les thrillers !
Texte d'accroche officiel :
Est-ce parce qu'elle attend un enfant que Kimberly Quincy, agent du FBI, se sent particulièrement concernée par le récit incroyable et terrifiant d'une prostituée enceinte ? Depuis quelque temps, elles sont plusieurs à avoir disparu d'Atlanta sans explication, comme évaporées, et Kimberly est bien la seule à s'en préoccuper. Un serial killer s'attaquerait-il à ces filles vulnérables ? Aurait-il trouvé la clé du meurtre parfait ou s'agit-il de crimes imaginaires ? Sans le savoir, la jeune femme s'enfonce dans le piège tendu par un psychopathe. Comme pour sa mère et sa soeur, victimes autrefois d'un tueur en série, le temps des derniers adieux est peut-être arrivé pour Kimberly...
"Un mélange de folie et d'ignominie qu'on dévore avec effroi." Nathalie Dupuis, Elle.
Le Passager, de Jean-Christophe Grangé

Depuis l’Antiquité, deux écoles de pensée s’affrontent autour de la notion de fiction, cet imaginaire permettant de raconter des histoires inventées mettant en scène des personnages qui n’existent pas et traversés par des émotions fabriquées qu’on invite le lecteur ou le spectateur à vivre comme vraies.
Pour les héritiers de Platon, la fiction est mensonge et détourne de la vérité, ouvrant la porte à tous les vices, et il faut donc chasser les poètes des cités. Les chrétiens n’ont pas fait autre chose en interdisant de sépulture les artistes de tout poil.
Pour les héritiers d’Aristote, au contraire, la fiction, pour peu qu’elle soit vraisemblable, est au contraire un moyen de reconnaître le vrai, de le démultiplier et de s’en nourrir pour devenir meilleur, que ce soit par le comique qui se moque des vices ou le tragique qui exacerbe la vertu en faisant craindre la sanction divine.
En effet, lire mille romans, c’est vivre mille vies en s’introduisant dans l’esprit de mille personnages et en traversant leurs mille aventures.
Lire, c’est changer d’identité, ou plutôt s’enrichir de nouvelles identités pour vivre un surcroît d’existence.
N’y voyez pas là un encouragement à ne plus vivre votre vie pour de vrai, mais je suis convaincu que la fiction offre des espaces inégalés pour se conquérir des portions d’identité avec lesquelles nous pourrons mieux affronter notre existence. Lire, c’est s’offrir un supplément d’âme.
Les fictions, qu’elles soient réalistes ou mythologiques, nous permettent donc de mener l’expérience d’être quelqu’un d’autre le temps d’une histoire, de sortir de soi pour mieux se comprendre, parce que lire ou écrire ne sont jamais que des activités où l’on tourne autour de soi pour chercher à se saisir.
Et ce n’est pas non plus un hasard si les personnages sont appelés ainsi, puisque persona signifie masque, à l’origine, et qu’un personnage n’est donc que cela, un masque que le lecteur ou le spectateur enfile le temps du récit afin de jouer un autre rôle que le sien. Or dans ce récit de Jean-Christophe Grangé, les fuites psychiques de certains personnages démultiplient les identités, les masques, et nous poussent au passage à nous questionner sur nos propres identités multiples, sur la manière dont nous nous trompons nous-même ou les autres afin de protéger nos secrets, vices ou failles, ou simplement ces poupées russes que sont nos rôles passés, notamment l’enfant que nous étions et que nous enfermons en nous en grandissant, pour le meilleur mais souvent pour le pire.
Le Passager, de Jean-Christophe Grangé, est un de ces thrillers-matriochka dont chaque révélation amène plus de questions que de réponse, où chaque rebondissement amène sont lot de surprises et de mystères, et le tout est orchestré de main de maître par un auteur au sommet de son art et dont le texte est porté par l’excellente interprétation du comédien Jean-Christophe Lebert.
Le héros lui-même est pris dans un maëlstrom identitaire qui l’oblige à plonger en lui-même pour parvenir à se saisir, et c’est une course contre la montre haletante et jubilatoire au travers d’une enquête entre magie mythique et science-fiction afin de suivre le fil ténu de la sortie du labyrinthe.
Bref, une fiction efficace que je recommande chaudement !
Texte d'accroche officiel :
Je suis l'ombre. Je suis la proie. Je suis le tueur. Je suis la cible. Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre. Mais si l'autre est moi-même ?
"Grangé a le chic, en construisant avec une minutie d'horloger son intrigue au long cours, de rendre crédible ce que son imagination débordante invente de façon totalement débridée. Bravo l'artiste !" Blaise de Chabalier, Le Figaro littéraire.
Diaboliquement construit suivant le principe des poupées russes, Le Passager se dévore avec un mélange d'effroi et de jubilation.
Grangé explore la frontière ténue qui sépare la raison de la folie. Celle floue entre le Bien et le Mal. Il nous entraîne vers des abîmes d'autant plus angoissants qu'il les a puisés dans l'ordinaire — à peine exagéré — de la société contemporaine et de ses dérives.
Et on tuera tous les affreux, de Vernon Sullivan, alias Boris Vian

Boris Vian, j’en ai un souvenir de jeunesse un peu poétique, un peu subversif. Ça ne m’avait pas déplu. J’avais lu L’Écume des jours, je crois.
Aussi, c’est en confiance et avec un a priori positif que je suis entré dans l’écoute de son « polar » Et on tuera tous les affreux. J’y ai retrouvé un peu de ce burlesque absurde que j’avais adoré dans Signé Furax, feuilleton radiophonique de Francis Blanche et Pierre Dac, mais également de cette truculence gouailleuse très rabelaisienne que j’ai été surpris de découvrir chez Frédéric Dard dans son roman Les cochons sont lâchés.
Sauf que le roman de Boris Vian se prend trop au sérieux pour atteindre le degré de légèreté comique de Signé Furax, et le sexisme vaguement homophobe qui irrigue l’essentiel de l’intrigue le distingue assez clairement de ce San Antonio de Frédéric Dard.
En conclusion, déception et malaise face à ce roman facile et un peu répulsif qui sent bon son ancien monde patriarcal et qui peine à entrer en résonnance avec le monde actuel.
Petit bémol toutefois : l’angle d’attaque du grand méchant et l’audace d’une fin qui esquive la happy end trop évidente relèvent un peu cet ensemble au demeurant fragile. Un divertissement un peu malaisant, en somme.
Texte d’accroche officiel :
Se réveiller nu comme un ver dans une chambre de clinique où l’on vous somme de faire l’amour avec une superbe fille ? L’aventure de Rocky n’est pas banale... Surtout lorsque, bien qu’on soit la coqueluche des femmes, on veut se garder vierge... Le cocktail mis au point par Boris Vian (alias Vernon Sullivan) dans ce polar mené à un train d’enfer est tour à tour angoissant et hilarant.
J'irai cracher sur vos tombes, de Vernon Sullivan, alias Boris Vian

Œil pour œil, dent pour dent.
Qui n’a pas connu dans sa chair ou dans son âme la brûlure causée par quelqu’un ignore ce pur jaillissement de haine meurtrière que l’animal humain bien peu policé abrite au plus profond de lui-même.
On fait remonter à Babylone la Loi du Talion, mais, entre nous, de Babylone aux dictatures actuelles appliquant la charia, il n’y a pas grand mystère : cette rage bestiale qui prend possession de nous lorsqu’une victime expiatoire nous est accessible est enracinée en nous depuis la préhistoire, et ce n’est pas une fine couche de vernis qui peut l’effacer ou la contenir.
En vérité, il n’y a probablement rien de plus pur dans notre instinct animal que ce désir de vengeance qui sait si bien escamoter toute autre considération, quand la bête est lancée sur la piste de sa proie. Alors, forcément, ce superbe titre trouvé par Boris Vian me faisait de l’œil depuis longtemps — un œil avec des crocs à vous arracher le bras si vous aviez fait mine d’effleurer le dos de ce livre sans vous en emparer.
J’irai cracher sur vos tombes.
Mais ce roman ne figurait pas dans ma bibliothèque, et c’est presque par hasard que j’ai eu accès à la version audio, qui m’a accompagné quelques heures.
Très vite, j’ai compris que cette vengeance orchestrée par Vian prenait racine dans une injustice raciste des plus ignobles : le meurtre d’un enfant. Dès lors, fatalement, le personnage de Lee Anderson, le frère survivant, prenait une dimension mythique en endossant d’une part l’honneur de sa famille, d’autre part le rôle du bras de la justice, mais aussi et presque surtout le destin de tout un peuple d’esclaves africains qu’aucune loi ne parvient à affranchir réellement dans l’esprit des descendants d’esclavagistes.
Alors, oui, dès les premières minutes, j’ai compris le potentiel de puissance d’une telle œuvre.
Puis j’ai tiqué sur l’angle d’attaque : Lee Anderson est un faux noir. De phénotype caucasien, voire aryen, il joue le cheval de Troie pour frapper non les agresseurs de son frère mais, pour l’exemple, les rejetons d’une famille blanche qui n’a pour seul tort que d’être associée indirectement aux bourreaux infanticides. Va pour le ressort singulier du noir incognito — Michaël Jackson nous a un peu habitués à l’idée, même si ce livre date de 1949 —, mais une vengeance aveugle qui frappe des enfants, fatalement, ça n’œuvre pas vraiment pour l’adhésion aux desseins du héros.
Pire, et très vite, le protagoniste se dessine comme tout à fait autre chose qu’un justicier : il se conduit comme une bête perverse, un prédateur sexuel qui donne volontiers dans un discours misogyne et pédophile auquel il joint tout aussi joyeusement les actes. Non, ce n’est pas de la provocation libertaire empreinte de pornographie, mais de la pédophilie qui se complait dans un discours de sexualisation de l’enfance. Surtout les filles, patriarcat oblige.
Ainsi, alors qu’on avait avec ce roman la promesse d’une œuvre puissante donnant à voir l’accomplissement d’une justice divine censée amener l’homme blanc vers l’expiation, ce sont les noirs, au travers du personnage de Lee Anderson, qui apparaissent comme encore plus dépravés que les blancs, qui ont au moins pour eux une forme de système civilisationnel capable de garantir des droits et des valeurs humanistes. Boris Vian est allé trop loin en donnant à son personnage une psychologie malade qui vient nourrir le racisme que l’auteur semblait vouloir dénoncer et que le personnage cherchait à venger.
Au final, une œuvre dérangeante non pour son audace subversive mais bien par son laisser-aller obscène et sordide, pathologique et pathétique que pas grand-chose ne vient sauver à part le titre. Peut-être écrirai-je un jour un roman sous ce titre, un récit tel que ce titre le mériterait, ou en tout cas tel que j’aurais voulu le lire sous cette alléchante promesse que Vian a trahie.
Texte d’accroche officiel :
Écrit à la suite d'un pari, cet excellent pastiche de roman noir fut publié en 1946 sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, un prétendu auteur américain. Récit d'une vengeance, dénonciation du racisme et de l'intolérance, ce best-seller fut jugé à l'époque immoral et pornographique, ce qui amena son interdiction en 1949 et la condamnation de son auteur pour outrage aux bonnes mœurs.
Lee Anderson, vingt-six ans, a quitté sa ville natale pour échouer à Buckton, où il devient gérant de librairie. Il sympathise dans un bar avec quelques jeunes du coin. Grand, bien bâti, payant volontiers à boire, Lee, qui sait aussi chanter le blues en s'accompagnant à la guitare, réussit à séduire la plupart des adolescentes. Un jour il rencontre Dexter, le rejeton d'une riche famille, qui l'invite à une soirée et lui présente les sœurs Asquith, Jean et Lou, 17 et 15 ans, deux jeunes bourgeoises avec "une ligne à réveiller un membre du Congrès". Lee décide de les faire boire pour mieux les séduire... et poursuivre son sinistre dessein.
L'Écho des morts, de Johan Theorin

Où vont les gens qu’on aime quand ils sont morts ?
Quiconque a perdu un proche ou se trouve confronté à cette perspective ou à sa crainte se pose la question. Consciemment ou inconsciemment, cette interrogation nous taraude, car c’est par ce fil-là qu’on appréhende notre propre finitude en même temps que par ce biais qu’on cherche à se consoler de cette disparition qui nous prive d’une partie de notre existence. Certains se figurent des paradis improbables où les âmes sans corps se rejoindraient afin de poursuivre éternellement les plaisirs de l’existence, d’autres envisagent l’au-delà comme un infini de réincarnations karmiques pour un dessein transcendant, quand beaucoup ne peuvent se représenter qu’un brouillon de néant inimaginable et inassumable.
Pourtant, un deuil, c’est un membre fantôme qui nous manque et qui perdure, qui nous fait tantôt souffrir ou nous ravit, qu’on oublie parfois puis qui se rappelle à nous lorsqu’on ne s’y attend pas.
Dans ce thriller fantastique, Joakim et ses enfants se retrouvent frappés par des deuils insupportables qui les projettent contre un mur violent et infranchissable : celui de l’acceptation.
Or, des murs, ils en affrontent en même temps d’autres, neufs et anciens à la fois, peuplés de voix inconnues et inquiétantes — à moins que ce ne soit dans leurs esprits bouleversés ?
Johan Theorin compose dans L’Écho des morts un roman efficace et prenant dont les fils isolés au départ de l’intrigue se tressent peu à peu en un maillage solide et redoutable qui devient pour le lecteur un collet implacable lors de la résolution finale.
Alors, bien sûr, il faut se préparer au frisson glacé de la tourmente du grand nord scandinave, mais la balade est vivifiante — pour ceux et celles qui survivent, évidemment.
Bonne lecture !
Texte d'accroche officiel :
"Pour fuir un drame familial, Joakim et Katrine Westin, une famille de Stockholm, ont décidé de s’installer dans le domaine d’Aludden, au nord-est de l’île d’Öland. Peu après, Katrine est retrouvée noyée, et son mari sombre dans la dépression. Alors que d’inquiétantes légendes autour du domaine refont surface, la jeune policière chargée de l’enquête est vite convaincue qu’il ne s’agit pas d’un accident…
L’interprétation de François Tavares rend parfaitement justice à ce suspens dont l’écriture raffinée multiplie l’angoissante séduction."
Récits de fantasy
Check-point, de Jean-Christophe Rufin

La philanthropie, c’est le luxe que se paient les plus riches en se blanchissant la conscience et la déclaration fiscale par des dons charitables d’une partie de leur fortune, le plus souvent amassée par la prédation la plus cynique des populations les plus vulnérables et de leurs fragiles écosystèmes. Aussi est-ce difficile d’y voir de la générosité, même si les sommes alors mobilisées par ces Crésus des temps modernes défient l’entendement et étourdissent les pauvres hères que nous sommes.
La vraie générosité, pense-t-on spontanément, c’est lorsqu’on donne ce dont on se prive : son temps, son énergie, son bien, sa vie. Et pourtant, là encore, il y a duperie sur le sacrifice, et les mobiles inavoués peuvent parfois devenir inavouables.
Check-point nous plonge dans les méandres d’un convoi humanitaire traversant une Yougoslavie en pleine guerre des Balkans. Rapidement, le huis-clos mobile donne lieu à des détours existentiels, romantiques et dramatiques assez séduisants. On y découvre notamment l’envers du décor guerrier et humanitaire autant qu’on explore les rouages de ce conflit insoluble et qui couve toujours.
Petit bémol à mon goût, Jean-Christophe Rufin se pose en touriste dans ce décor, et ses personnages manquent de substance, de cohérence, et l’intrigue même finit par en souffrir.
Gros bémol à mon goût, la romance qu’il nous inflige donne à peu près dans tous les écueils de la dark romance : l’héroïne solide et solitaire du départ n’était qu’un volcan de passion et une adoratrice de la dépendance affective qui n’attendait que sa grosse clef pour enfin vivre et devenir femme, et le bogosse sombre et antipathique se révèle un nounours en guimauve dès qu’on en a assez chié à ses côtés. Et, personnellement, le délire du syndrome de Stockholm avec l’éternelle réactualisation du trope de la vierge sacrificielle dont les souffrances réparent le salopard abîmé par la vie, moi, ça me sort par le sphincter inférieur. À dire vrai, la ficelle était si grosse que j’ai immédiatement pensé à une fausse dark romance piégeuse, mais, hélas, divulgâchis : il n’en est rien, et la petite Ève-Marie épouse à la fin le gros serpent fracassé et ses belles pommes.
Un récit malgré tout divertissant, surtout parce qu’il est heureusement porté par une excellente lecture du comédien — encore une ! Comme quoi c’est encore et toujours le lecteur qui sauve le livre !
Texte d’accroche officiel :
« Maud, 21 ans, mal dans sa peau et idéaliste, s'engage dans une ONG et se retrouve au volant d'un 15 tonnes sur les routes de la Bosnie en guerre. Les quatre hommes qui l'accompagnent dans ce convoi sont bien différents de l'image habituelle des volontaires humanitaires.
Dans ce quotidien de machisme, Maud réussira malgré tout à se placer au centre du jeu. Un à un, ses compagnons vont lui révéler les blessures secrètes de leur existence. Et la véritable nature de leur chargement.
Thierry Hancisse nous transporte au sein de ce voyage humanitaire qui se transforme peu à peu en thriller psychologique. Avec brio et intensité, il donne vie aux différents personnages de ce roman. Une lecture passionnante et palpitante.
L'écoute en classe de ces CD est autorisée par l'éditeur. »
Sidgil, de Nat S. Evans


Avis de lecture sur le tome 1
Comme beaucoup de monde, j’aime les jolis livres. J’aime ces beaux objets soignés dont on aime toucher la couverture, sentir les pages, ce poids du bonheur à vivre pendant quelques heures au creux de la main.
Comme beaucoup de monde, je suis sensible aux efforts de finition et de mise en valeur que les professionnels de l’édition savent si bien mener pour nous séduire.
Comme beaucoup de monde, je suis souvent déçu. Parce que le talent investi dans la promotion de ces livres est souvent supérieur au talent investi dans leur écriture. Parce que le marché du livre se fonde davantage sur le bénéfice financier espéré que sur la valeur intrinsèque du récit. Parce que force est de reconnaître qu’on vend mieux un nom qu’un récit.
J’ai testé le dernier Slimani, le dernier Jugnot, le dernier Musso. Leur point commun ? On me les avait bien vendus, et leur célébrité leur ouvrait plateaux télés et émissions de radio, me donnant envie de découvrir ces trésors ainsi exposés sur de tels piédestaux.
Mais voilà : j’ai découvert des récits au final plutôt insipides, le tout écrit dans un style sans aspérités. Des histoires lues poussivement et oubliées sitôt le livre refermé.
Pourtant, à côté de ces poids lourds des librairies, des milliers de livres anonymes attendent de bouleverser leurs lecteurs, de les accrocher, de les entraîner dans leur fièvre, leur folie ou leur poésie. C’est là le cruel sort des auteurs indépendants, ces autoédités qui ne sont rien mais sont pourtant tellement plus que bien des best-sellers survendus.
C’est l’un de ces livres invisibles que je veux aujourd’hui vous présenter : Mystika — Le réveil des dieux — Tome 1 — Sidgil, de Nat S. Evans - auteur. Lorsque j’ai connu son autrice, elle en était en pleine réflexion sur l’écriture de ce premier roman. Inexpérimentée mais autodidacte frénétique, elle était avide de tout comprendre, de tout maîtriser. Et elle est allée au bout de son projet, à force de travail et de détermination. Seule ou presque, elle a écrit, trouvé des bêta-lecteurs, s’est auto-formée sur l’écriture, la correction, le graphisme, l’édition, la vente, le marketing, et elle l’a fait. Bien évidemment, il y a des maladresses qu’on ne trouverait pas dans un roman édité par une maison d’édition prestigieuse, mais elle nous livre là un récit qu’on ne trouve pas non plus chez ces éditeurs de renom qui préfèrent vendre des noms plutôt que de porter des textes.
Son récit est original, construit avec rigueur et intelligence, et le tout est à la fois palpitant et déconcertant. Les premières pages semblent nous conduire dans l’un de ces récits distrayants et faciles, alliant action et suspense, mais le premier mouvement du thriller policier laisse rapidement la place à une romance étrange empruntant autant à une novela outrée qu’à un roman de la collection Harlequin, puis c’est la tension dramatique qui revient en force, doublée d’une montée du fantastique. Enfin, alors qu’on commence seulement à prendre ses marques, à projeter quelques hypothèses, la mythologie, le merveilleux, la fantasy, l’horreur et l’action explosent en un cocktail détonnant et addictif qui nous laisse frustrés aux portes du tome 2, que j’attends à présent avec impatience.
Vous cherchez un livre que vous n’avez jamais lu ? Tentez donc celui-ci : vous récompenserez une autrice méritante pour un travail remarquable, et vous vous offrirez sans conteste un pur dépaysement !
Texte d'accroche officiel :
Lorsque je me suis réveillée, amnésique, dans une chambre d’hôpital parisien, je n’imaginais pas quelques semaines plus tard découvrir que j’avais une vie de famille. Marc est divinement séduisant, et nous vivons dans une belle maison du sud de la France. Mais, quand l’un de ses amis décide que je dois mourir, retrouver la mémoire devient une nécessité absolue. Surtout, lorsque je comprends que Marc n’est pas celui qu’il prétend. La réalité bascule peu à peu vers un monde peuplé de créatures, de dieux et de métamorphes. Je dois fuir…
***
Avis de lecture sur le tome 2
SIDGIL ou la gifle littéraire
Il y a un an, je vous faisais part de ma lecture du premier tome d'une saga originale : Sidgil — Tome I — Le Réveil des Dieux : Mystikà, un roman de Nat S. Evans - auteur.
Il s'agissait d'une expérience étonnante à laquelle je vous encourageais.
Aujourd'hui, je vous rends compte de ma lecture du second tome : Sidgil — Tome II — Le Réveil des Dieux : Apokàlupsis.
Ce second opus, je l'attendais avec impatience, parce que le premier tome avait bien installé les choses et m'avait laissé sur un suspense frustrant. Eh bien ce second tome enchaîne sans temps mort les rebondissements, confirmant ce que je disais déjà du premier tome : c'est une histoire comme vous n'en avez jamais lu !
Si le correcteur que je suis ne valide pas tout, je salue une prouesse d'autoédition qui dénote une détermination et une intelligence exemplaires : Nat S. Evans - auteur trace sa route avec rigueur et nous livre là une deuxième preuve de ses qualités !
Si on devait réduire son histoire à une image, ce serait celle du mixeur. En effet, s'y trouvent mélangés tant de codes et de thèmes qu'on y détrompe sans cesse le lecteur quant aux attentes initiales qu'il pouvait avoir, et, de surprise en surprise, c'est une aventure cohérente et épique qui se dessine page après page. Romance, fantasy, mythologie, Histoire, policier, comique, mélodrame, horreur... En vérité, le récit est si riche que le classer revient à l'amputer.
Je ne veux pas divulgâcher l'intrigue, mais l'héroïne poursuit sa quête à travers l'espace et le temps, multipliant rencontres et expériences qui vont la forger et l'amener peu à peu à comprendre qui elle est et quels sont ses choix et missions, sa part de destinée et de libre arbitre.
En plus, si vous achetez ce livre, vous obligerez Nat S. Evans - auteur à finir d'écrire la suite, que j'attends avec impatience sous mon prochain sapin !
Bref, vous l'aurez compris, c'est un livre avec de nombreuses qualités que l'autoédition livre ici, et il serait regrettable de se priver de ce plaisir !
Courez le lire !
Texte d'accroche officiel :
Je m’appelle Sidgil, et je suis immortelle.
J’ai découvert que des dieux et des créatures légendaires vivent parmi les humains. Certains sont devenus mes alliés, d’autres, comme Kyros, cherchent à me tuer et ne reculeront devant rien.
Dans mon épopée, me voilà projetée dans le futur, à la recherche d’un Théo plus jeune et d’une Pythie qui me révèlera mon identité. Sautant d’une époque à une autre, des rencontres inattendues vont bouleverser ma vie et me faire entrer dans l’Histoire.
Sur le chemin de la vérité, quels dieux vais-je encore éveiller ?
Le Seigneur des Anneaux, de J. R. R. Tolkien

Tolkien est à la fantasy ce que la Bible est à la lecture : un monument fondateur.
Comme toute première fois, sa lecture est empreinte d'une aura sacrée qui lui donne un statut inégalable, mais Le Seigneur des anneaux a ouvert des portes sur des espaces qui ont depuis été explorés par de grands auteurs qui ont donné leurs lettres de noblesse au genre.
Néanmoins, rendons à César ce qui lui appartient : Tolkien a défriché le droit à la création totale par l'invention de créatures, de forces magiques, de civilisations, de paysages... Bien sûr qu'il n'a pas tout inventé à partir de rien, mais c'est un monde cohérent et riche d'infinies possibilités qu'il a offert aux lecteurs, et c'est un formidable appel à la liberté de créer hors des sentiers battus.
Texte d'accroche officiel :
Une contrée paisible où vivent les Hobbits. Un anneau magique à la puissance infinie. Sauron, son créateur, prêt à dévaster le monde entier pour récupérer son bien. Frodon, jeune Hobbit, détenteur de l'Anneau malgré lui. Gandalf, le Magicien, venu avertir Frodon du danger. Et voilà déjà les Cavaliers Noirs qui approchent... C'est ainsi que tout commence en Terre du Milieu entre la Comté et Mordor. C'est ainsi que la plus grande légende est née.
Le Trône de Fer, de George R. R. Martin

Qui ne connaît pas George Martin et son célèbre Trône de Fer ? Peu de gens sont passés à côté de ce succès planétaire, mais j'aimerais rendre ici justice à la réussite littéraire spécifique de ce livre, même s'il n'en a pas l'exclusivité.
Cette saga impitoyable et haletante donne à voir des personnages incarnés par leur langue autant que par leur caractère, et ces individualités concrètes auxquelles on se heurte comme à des morceaux de réel finissent par devenir de vraies personnes auxquelles on s'attache malgré leurs défauts — ou à cause d'eux ?
Pourtant, on ne devrait pas, car aucun d'entre eux n'est à l'abri d'une mort glorieuse, sordide ou ridicule.
Avec Le Trône de Fer, osez laisser vivre vos personnages et faire mourir vos héros ! Une audace pas si courante !
Texte d'accroche officiel :
Le royaume des Sept Couronnes est sur le point de connaître son plus terrible hiver : par-delà le Mur qui garde sa frontière nord, une armée de ténèbres se lève, menaçant de tout détruire sur son passage. Mais il en faut plus pour refroidir les ardeurs des rois, des reines, des chevaliers et des renégats qui se disputent le trône de fer. Tous les coups sont permis, et seuls les plus forts, ou les plus retors, s'en sortiront indemnes...
L'Éternel, de Joann Sfar

Quand on est auteur, quand on est lecteur, quand on est libraire ou bibliothécaire, on peut se laisser assez facilement étourdir par la valse des étiquettes — noms, titres, éditeurs, coût, collections, genre, renommée… —, et on a tôt fait d’oublier la richesse que devrait constituer une œuvre littéraire, ainsi bombardé d’arguments marketing cherchant à cibler notre porte-monnaie en nous rassurant sur la légitimité de notre investissement.
Pourtant, le genre affiché sur un livre est bien un masque simplificateur dont on l'affuble pour qu’un certain public le reconnaisse. Il s’agit bien de ne pas cultiver la surprise, de ne pas ensemencer le mystère, mais bien de baliser quel terrain connu viendra arpenter un public déjà familier.
Quand j’écris, rares sont les fois où je me pose la question du genre dans lequel inscrire ma création. Quand je lis, rares sont les fois où je m’intéresse au genre lui-même. En vérité, plus le texte s’ancre dans les canons de son genre, et plus je le trouve stéréotypé et pauvre. Et moins il m’intéresse, fatalement.
Une fois, j’ai corrigé un manuscrit qui m’avait été présenté comme un roman érotique, et j’y suis d’abord allé à reculons — pour la confiance qu’on m’accordait, pour l’expérience que ça m’apportait et pour le complément de revenu que ça m’assurait. Évidemment, je me faisais une idée préconçue de ce qu’était « ce genre de littérature » : des torchons pour faire frissonner la ménagère moyenne sans la détourner de sa soumission à un patriarcat pantouflard et peu enclin lui-même au vrai frisson de l’amour réciproque. Eh bien, figurez-vous que je n’ai pas tant bandé que ri ou pleuré en découvrant un récit intelligent aux personnages attachants et complexes qui ne se contentaient pas de bêtement se chercher pour forniquer. Quand l’autrice a trouvé une maison d’édition intéressée par le texte issu de notre collaboration, cependant, ce sont tous les aspects qui faisaient de ce récit une œuvre littéraire de qualité que l’éditeur a voulu gommer pour resserrer le texte sur l’intrigue principale afin de mieux mettre en exergue ses ressorts amoureux et érotiques — appauvrissant par là même considérablement une création de qualité qui méritait un respect que le marché du livre n’a pas voulu lui accorder — marché économique que les clients façonnent par leurs dépenses autant que celui-ci les façonne par son matraquage publicitaire. Heureusement, cette autrice ne s'est pas laissée berner par les sirènes aguicheuses du commerce pour sombrer dans l'abîme destructeur du jetable et a conservé l'intégrité de son œuvre en autoédition.
Ainsi, il s’agissait bien dans cette entreprise de simplification aseptisante commandée par la maison d'édition de cibler un public conquis d'avance, et l’étude de marché lui donnait effectivement raison, puisque les lecteurs recherchent des scènes de sexe, puisque c'est ce qui se vend... Alors il convenait d’affermir le texte sur des lignes éditoriales moins foisonnantes, si l'objectif était seulement de se vendre.
Moi, quand j’entre dans un récit, je ne veux pas y trouver ce que je suis venu y chercher, mais me trouver entraîné malgré moi, rejeté comme par des vagues capricieuses sur des grèves inattendues, roulé dans le sable de pays que je n’imaginais pas, rejeté sur des rivages qui me révolutionnent.
Alors, oui, j’essaie de ne pas me laisser aveugler par les étiquettes qui claquent au vent et se plaquent sans cesse sur nos yeux, mais ce n’est pas simple, car les connaissances de la psyché humaine et de ses biais cognitifs, largement explorés par la science, ne sont guère connues, maîtrisées et employées que par celles et ceux qui font commerce de notre temps de cerveau disponible pour faire de nous des cons sommateurs dociles et frénétiques.
Quand j’ai commencé l’écoute de L’Éternel, de Joann Sfar, donc, c’était sans attentes particulières après un coup d’œil rapide à la jaquette du CD en médiathèque.
Et j’ai n’ai pas été déçu, donc, mais sans cesse surpris.
Si la lecture un peu poussive par l’auteur lui-même affadit la narration, et si le style, un peu inégal et assez souvent inadéquat au récit, m’a plusieurs fois gêné au fil de ma découverte du texte, il s’avère que j’ai fréquemment été dérouté par cette étrange histoire qui suit un cours presque onirique au travers d’une bibliothèque internationale et séculaire dans laquelle on rencontre des silhouettes familières et traverse sans cesse des bancs de brouillard entre deux bouleversements des règles.
J’ai d’abord été jeté dans la violence d’un roman de guerre historique à la russe, empreint d’un mélange de naïveté et de cynisme si propre aux grands auteurs du Caucase, mais balafré d’un sordide et d’une vivacité très modernes, avant de basculer dans l’ambiance gothique d’un Bram Stoker dopé à l’hémoglobine et à l’épanchement stendhalien sauce Marvel, avant de me trouver recraché dans les pages du best-seller d’Anne Rice promptement balourdé dans un chaos hollywoodien de série Z où se croisent créatures absurdes et monuments de la littérature d’épouvante. Historique, fantastique, fantasy, romance, philosophique, horreur, policier, science-fiction... les étiquettes ne manqueraient pas pour tenter de figer ce texte sous le marbre monolithique du stéréotype. Et pourtant, étiqueter n'est pas lire.
C’est une saga étrange où l’on s’ennuie sans excès, où la perplexité se fait complaisante et la curiosité amusée, le sang n’accrochant pas tout à fait sur la drôlerie irréelle des personnages, et où même au cœur du pire de la barbarie humaine demeure une forme de satire crissante qui nous arrache un rictus involontaire.
Je ne dirai pas que c’est un grand roman, mais c’est assurément un récit singulier et pluriel à la fois !
Attention ! Le texte d’accroche officielle ci-dessous divulgâche lamentablement les rebondissements de l’intrigue.
Texte d’accroche officiel :
« Ionas, violoniste juif ukrainien, mort au combat en 1917, ressuscite sous la forme d’un vampire dont l’obsession est de retrouver sa fiancée Hiéléna. Mais il finit par découvrir que son frère Caïn et sa belle se sont mariés et attendent un enfant.
Un siècle plus tard, Ionas vit à New York auprès de la psychanalyste Rebecka Streisand et essaie de vivre en harmonie avec ses démons.
Sfar aborde des thèmes qui lui sont chers — philosophie et judaïsme — avec humour et dérision. »
Récits d'aventure
Les Trois Mousquetaires, d'Alexandre Dumas

Je ne sais pas pour vous, mais il est des livres que j'ai toujours connus et dont j'ai même des exemplaires dans ma propre bibliothèque, mais que je n'ai jamais lus. Ces livres négligés, je n'ai jamais eu l'envie ou la curiosité de m'y plonger, parce qu'ils sont tellement connus, cités, repris, adaptés et réadaptés que j'avais l'impression d'en avoir fait le tour avant même de les avoir ouverts.
Péché d'orgueil ? Vanité naïve ? Simple course effrénée du quotidien ?
Toujours est-il que je n'avais jamais ouvert Les trois mousquetaires. Pourtant, à travers quelques extraits d'adaptations filmiques, à travers des échos résonnant dans notre culture populaire, à travers des dessins animés, des clins d'œil, j'en connaissais des bribes que je prenais pour essentielles.
Heureux les imbéciles, dit-on, n'est-ce pas ?
Eh bien, oui.
Infatué de certitudes, je pensais n'avoir rien à découvrir en me plongeant dans ce classique poussiéreux et démodé "de cape et d'épée"...
Grossière erreur !
Athos, Porthos, Aramis et D'Artagnan, un pour tous et tous pour un contre le Cardinal et Milady et pour la Reine : je pensais tout connaître de ces trois mousquetaires qui sont finalement quatre.
Heureusement, par désœuvrement et acquit de conscience, comme j'ai eu accès à la version audio et que, captif d'obligations, il m'était plus loisible d'écouter même un conte suranné pour enfants que d'éprouver la désagréable sensation de perdre complètement mon temps, j'ai tenté l'écoute.
Histoire de me faire mon idée, mais sans grand espoir de trouver quelque intérêt à cette rocambolesque aventure de mousquetaires multipliant les duels à l'épée.
Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant dans ce récit des trésors d'esprit, d'intrigue, de psychologie et d'humour ! Il faut dire que c'est la deuxième fois que je me laisse surprendre par cet auteur, que j'associe un peu vite aux barbons chenus dont on nous assomme à coups de pavés poussiéreux...
Alors, certes, bien sûr, on paie son écot au temps, que ce soit celui du récit, qui déroule des faits de la première moitié du XVIIe siècle, ou celui de l'auteur, qui s'exprime depuis la seconde moitié du XIXe siècle : misogynie avec une image de la femme encore empreinte des stéréotypes antiques qui la considèrent comme une mineure irresponsable et à peine plus qu'un animal qu'il s'agit d'apprivoiser pour le monter (hmm...), préjugés sur la beauté, qui veut que l'enveloppe extérieure reflète la qualité d'âme, vision esthétisante de la moralité qui se double d'une corrélation avec une hiérarchisation sociale forte qui confond l'effet dégradant du travail et de la pauvreté sur les corps avec la cause, le peuple étant forcément laid, sale et grossier par essence, là où les bien-nés seraient d'un sang intrinsèquement supérieur, ce qui justifierait d'ailleurs les relations maître-valet les plus aberrantes, syndrome de Stockholm avant l'heure... Bref : de quoi être crispé, évidemment, dès lors qu'on jugerait la narration et les mœurs des personnages à l'aune des connaissances psychosociales et des valeurs de notre temps ! On passera également avec un sourire d'indulgence sur l'abus de boisson alcoolisée dont les mousquetaires se feront les chantres, et ce sans qu'aucun effet délétère de l'ivresse ne semble jamais pouvoir les atteindre — à cœur vaillant rien d'impossible, n'est-ce pas ?
Néanmoins, malgré ces aspects "datés", il y a une modernité terrible dans ce récit : une narration extrêmement vivante avec une galerie de personnages variés et convaincants, nuancés, et, à dire vrai, les personnages les plus intéressants ne sont pas nécessairement nos trois mousquetaires, et encore moins le quatrième larron évacué par le titre et autour duquel tourne pourtant l'essentiel de l'intrigue.
Mention spéciale pour Milady.
Je la voyais comme une subordonnée très secondaire du Cardinal, à peine plus qu'un messager, mais c'est en réalité un personnage de femme puissant et fascinant à une époque où une femme n'est rien ou à peine plus. Si elle n'échappe pas complètement aux représentations chrétiennes et misogynes de son temps, elle offre en revanche un rôle de femme agissante qui met en exergue les failles abyssales des êtres humains, et d'autant plus si ceux-ci, de sexe masculin, se croient supérieurs. En effet, moins qu'un homme puisque femme, elle se révèle au fil du récit un surhomme démoniaque qui prend peu à peu le pas sur tous les autres antagonistes, et cette montée en puissance, qu'Alexandre Dumas a l'intelligence de ne pas retracer jusqu'à l'origine pour l'expliquer, suscite une fascination horrifiée sur le lecteur. Milady, qui incarne la beauté angélique, combine toutes les qualités intellectuelles et physiques de notre espèce en même temps qu'elle en catalyse les vices, et elle se retrouve donc à elle seule mettre en lumière bien des aspects problématiques de l'humanité.
Ainsi, moi qui croyais aborder un récit ennuyeux où les combats à l'épée prendraient le pas sur le scénario, où les personnages, superficiels, seraient sans intérêt, et où l'intrigue, au final, serait cousue de fils blancs, j'ai découvert avec plaisir ni plus ni moins qu'un digne et respectable ancêtre dont Game of Thrones ne rougirait pas d'hériter.
Alors, camarades arpenteurs du littéraire, si vous avez l'occasion de croiser le fer avec ces êtres de papier, laissez-vous tenter, vous aussi, par l'opportunité d'échanger des préjugés contre une belle rencontre !
Texte d'accroche officiel :
Les aventures de d’Artagnan et de ses trois célèbres acolytes, Athos, Porthos et Aramis, ce sont avant tout la vaillance et le panache, un débordement d’énergie et d’audace, de la romance et de la comédie qui virent parfois à la tragédie quand, au détour d’une page, se profile la silhouette de l’inquiétante Milady...
Des générations de lecteurs ont été subjuguées par Les Trois Mousquetaires, où Dumas, avec une incomparable puissance dramatique, mêle à la fiction l’Histoire et aux êtres imaginaires des personnages réels, pour faire revivre avec brio la tumultueuse époque du règne de Louis XIII.
Essais
Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus,
de John Gray

Il y a des auteurs qui sont connus pour la puissance de leurs personnages, pour le caractère épique de leurs intrigues ou pour leur style incomparable… et il y a des auteurs dont il ne reste après eux que quelques citations qui passent pour des maximes.
John Gray est de ceux-là, lui qui officie comme thérapeute en dehors de toute reconnaissance officielle ou universitaire, professionnelle ou scientifique. Il a pour lui ses fans et ses déclarations de compétence dans l’amélioration de la vie de milliers de couples au cours de sa carrière.
Les hommes viennent de Mars, donc, et les femmes de Vénus.
Voilà le titre de son best-seller, son mantra et la phrase de conclusion d’un ouvrage de plusieurs centaines de pages qui aurait pu tenir en 10, tant les répétitions et redites sont nombreuses, car le « docteur » John Gray semble un peu beaucoup faire du remplissage — mais la répétition n’est-elle pas le nerf de la pédagogie ? Car, en effet, John Gray nous livre ici un exposé de l’état de ses connaissances autant qu’une réflexion philosophique personnelle et un guide pratique, et l’ensemble de sa rhétorique vise à nous faire comprendre et intégrer son enseignement, qui tient au final en une seule phrase : les hommes viennent de Mars, et les femmes viennent de Vénus.
Entrons donc dans le vif du sujet.
Dans cet essai pédagogique, donc, John Gray s’emploie à définir les contours de ce qu’est l’être féminin et de ce qu’est l’être masculin, deux entités intrinsèquement différentes aux psychologies et besoins fondamentalement différents. Partant de son analogie selon laquelle Martiens et Vénusiennes seraient deux espèces distinctes qui auraient été déracinées pour se retrouver confrontées l’une à l’autre sur Terre avec tous les problèmes de communication que cela suppose, il détaille ces particularités spécifiques à chaque « race » ainsi constituée.
Avec cohérence, vous dites-vous, il a choisi le patronage de chaque genre en fonction des attributs de la divinité tutélaire invoquée ? Vous n’avez pas tort. En effet, les fils de Mars, dieu romain de la guerre, éprouvent le monde comme un défi qu’il convient de relever seul, même si une camaraderie peut s’établir, une solidarité masculine, pour le cas où la recrue aurait besoin de la sagesse d’un vétéran et qu’il en viendrait à la demander. Programmé pour vaincre et plaire, il a besoin de gloire et d’amour pour brandir les armes par lesquelles il forge son destin dans la chair et le sang du monde. De leur côté, les filles de Vénus, déesse romaine de l’amour, ont besoin de se répandre en introspections démonstratives, d’être rassurées et écoutées…
Comme on le lui reproche souvent, John Gray ne fait pas un constat faux sur ce qui est observable dans un couple hétéronormé dont les membres sont fidèles aux stéréotypes de genre véhiculés par notre société, et à bien des égards il donne donc des conseils judicieux pour qu’hommes et femmes nourrissent dans ce cadre une relation plus apaisée… mais le bonhomme passe à côté de quelque chose d’essentiel qui torpille l’ensemble de son œuvre : il fonde ses conseils non sur une analyse psychosociologique issue d’un réel compris dans son ensemble dynamique, mais sur des stéréotypes de genre qui, pour être efficaces lorsqu’il s’agit de décrypter les conditionnements acquis, n’en demeurent pas moins délétères et absurdes si l’on n’en questionne pas l’origine et les mécanismes structurants et initiateurs — et souvent nocifs pour l'individu.
En effet, John Gray part du principe que toutes les femmes deviennent cette image vénusienne de femme standardisée et sexuée de manière automatique du fait du sexe attribué par Dame Nature à la naissance. De même, les petits Martiens ont encodé dans leur zizi le logiciel du machisme. C’est faire offense à tous les travaux des dernières décennies sur la construction de l’identité, notamment de genre.
C’est s’asseoir en vérité sur la réalité de la diversité des identités sexuelles qui se construisent au gré des aléas de la vie de chacune et chacun.
C’est nourrir sous couvert d’émancipation l’ogre sexiste en contribuant à fossiliser des stéréotypes au final fort pratiques pour la gent masculine. En effet, si l’on suit la logique de John Gray, même s’il fait des efforts pour équilibrer les droits et devoirs mutuels qu’ont l’un sur l’autre les membres hétéros de ce couple hétéronormé qu’il standardise pour nous, il en résulte fatalement une dissymétrie, les hommes ayant raison de mener leur barque comme ils l’entendent, pour peu qu’ils écoutent jacasser leurs rombières, et les femmes ayant bien raison d’aimer et de vouloir être protégées, pour peu qu’elles respectent l’indépendance de leur suzerain et qu’elles s’abstiennent de tout commentaire non sollicité.
Bref, une lecture qui enfonce bien des portes ouvertes, bien qu’elle permette malgré tout de mieux penser sa relation à l’autre, mais qui pose le problème d’être ancrée dans un système qui passe à côté des enjeux de la modernité humaine qui pense l’identité comme une construction individuelle et collective, et non comme un moule répliqué à l’infini. À lire ? Peut-être, mais pas sans un complément qui pose clairement les enjeux du sexisme. Je vous invite en guise d’apéritif à lire mon article à ce sujet : Tsunami — L’Axe™ ©® du Mâle.
Texte d'accroche officiel :
Les hommes et les femmes ne parlent pas la même langue ! D'où les frustrations, les malentendus, les déchirements... Mars, dieu de la Guerre, Vénus, déesse de l'Amour : les deux sexes se ressemblent peu dans leur manière d'agir et d'exprimer leurs sentiments. Des années d'expérience conjugale ont permis à John Gray d'analyser ces différences pour en faire une source d'enrichissement mutuel plutôt que de conflit. Best-seller dans le monde entier, ce guide est indispensable pour communiquer et vivre en harmonie avec l'autre sexe.
Peut-on aimer les animaux et les manger ?,
de Guillaume Meurice

Quelquefois, lorsque j’étais petit, je me levais bien avant l’aube.
Ces instants-là étaient un peu magiques, et je croyais marcher dans la nuit comme un empereur des ombres, comme si j’étais dépositaire des secrets de la Lune. Rien ne bougeait, et c’était comme si l’univers entier retenait son souffle le temps du larcin clandestin qui se préparait.
En vérité, je filais en silence rejoindre mon papi.
Gros et taiseux, doux et souriant, il était déjà occupé à éplucher quelque légume au sous-sol de la maison. Nous allions ensuite donner les pelures aux lapins, ces mêmes rongeurs bagnards que mon cousin et moi avions libérés à travers tout le jardin un jour de révolution comme en savent si bien vivre les enfants. La colère de notre grand-mère avait alors tonné sur nos têtes à faire frémir un Gaulois chargé à la potion magique. Mais c’est une autre histoire.
Une fois les clapiers approvisionnés en denrées fraîches, nous partions. Nous montions dans son vieil utilitaire qui sentait bon l’essence et l’herbe coupée, et nous allions parfois comme des maraudeurs couper un peu de luzerne dans un pré, ou bien, comme des contremaîtres sur le retour, nous faisions le tour du marché à cette heure étrange où tout est si fébrile alors qu’aucun client n’est encore levé de son lit. Bon, en vérité, c’était lui qui faisait, tandis que je n’étais qu’un fantôme dans ses pas, me forgeant des souvenirs à l’extraordinaire de ces habitudes familières qui n’étaient pas les miennes.
C’est que mon grand-père à moi était boucher — boucher chevalin —, et, même retraité, il l’était demeuré au fond de lui, comme il arrive parfois qu’un métier nous colle à la peau et refuse de nous laisser partir en retraite, comme un souvenir qui n’accepte pas de n’être qu’un pan de mémoire, qu’un écho synaptique, et qui exige son dû de réel.
Pas plus bavard que lui, je suivais donc mon grand-père dans sa tournée des grands-ducs, et une fois même jusqu’au marché de Rungis — mais peut-être est-ce ma mémoire à moi, cette fois-ci, qui me donne comme souvenir quelque travail traîtreux de mon imagination ? Néanmoins, peu importe : l’essentiel est dit. Mon grand-père était boucher chevalin, et ma grand-mère, sa femme, avait passé une bonne partie de son activité professionnelle à trier des souris dans un élevage fournissant les laboratoires. Nous avions des lapins à la maison, et nous aimions les animaux — chats, chiens, oiseaux.
À cette époque, non, rien ne posait problème, et je trouvais craquants ces petits rongeurs sous clef que nous croquions parfois le dimanche midi. Côtelettes d’agneau dorées au beurre, rôti de porc rissolé avec ses patates dans son jus au four, poulet grillé chaud et juteux ou froid à la mayonnaise, tournedos de bœuf, tartare de cheval, foie de génisse… Parfois, par goût d’un exotisme un peu aventureux, nous poussions la fantaisie jusqu’à quelque poisson. Mais pas trop souvent. Et puis le saucisson, bien sûr, en apéro, et la charcuterie en tout genre pour accompagner la raclette, et notamment la délicate et savoureuse viande de grison. Un jour, nous avons même goûté un steak d’autruche.
Non, quand je regarde en arrière, j’ai mangé mon content d’animaux en tout genre, et j’ai connu cette jouissance pleine de croquer dans cette chair roborative et savoureuse que les cuisiniers savent si bien sublimer.
J’ai aimé la viande comme on sait l’aimer dans notre pays, comme un essentiel, un incontournable dont tout le reste du menu n’est pensé que pour l’introduire, l’accompagner et la conclure. Même quand j’ai rencontré mon épouse et que nous avons emménagé ensemble, son végétarisme ne m’a pas donné envie de devenir végétarien. Son choix de ne pas manger de viande était sa décision, son habitude alimentaire, pas la mienne.
Certains deviennent végétariens parce qu’ils prennent conscience très tôt que ce qu’on nous présente comme aliment a été arraché au cadavre d’un autre être sensible créé, élevé et abattu uniquement dans le but de satisfaire nos caprices gastronomiques, et d’autres par dégoût progressif de cette chair banalisée par l’opulence progressive des trente glorieuses et du système industriel qu’elles ont installée. Moi, ma prise de conscience est bien plus tardive et a découlé d’un débat sur Internet, à une époque où le ringard Facebook n’était probablement même pas une idée dans l’esprit immature de Mark Zuckerberg. J’échangeais avec quelques internautes sur la barbarie humaine, moi qui depuis l’adolescence avais éveillé ma conscience politique sur la meule des sciences sociales et économiques, et je me suis soudain convaincu au détour de ma harangue virtuelle, en prenant par hasard l’exemple de l’industrialisation du génocide animal dans les filières de l’élevage et de l’abattage industriels, que consommer de la viande était éthiquement problématique, puisque complicité envers un système barbare qui avilissait l’humain en maltraitant le vivant.
Du jour au lendemain, la viande a dans mon esprit changé de statut, et ma consommation plaisir, routinière, identitaire de la viande est devenue un comportement inadapté à mon propre mode de pensée.
J’étais devenu végétarien.
Pas par choix, par mode ou par sensiblerie, non, mais des suite d’une prise de conscience profonde et sans équivoque que mon humanité ne pouvait plus s’accommoder de cette barbarie ordinaire.
Parce que, en définitive et quelles que soient les bonnes raisons qu’on se donne, pour qu’il y ait de la viande dans une assiette, il fallait qu’un animal meure, et, pour qu’un animal meure, il fallait bien que quelqu’un le tue, et donc que quelqu’un l’élève dans ce but absurde et cruel. Et comme on peut se passer de viande…
Depuis, il y a eu le GIEC et sa désignation sans scrupules ni faux-semblants de la consommation exagérée de viande dans les causes du bouleversement climatique, la L214 avec ses rapports chocs sur les maltraitances animales et un certain nombre d’études sérieuses sur le sujet de la sensibilité du vivant, des poissons aux arbres en passant par l’ensemble des mammifères, oiseaux, reptiles et insectes.
J’en ai fait du chemin dans ma tête, ces vingt dernières années.
Un chemin qui m’a hélas mené bien loin de ma grand-mère et du souvenir de mon défunt grand-père, car les repas sont un ciment des familles là où le végétarisme en est parfois le coin qui élargit les fissures colmatées jusque là à coups de mélancolie d’enfance et de gueuletons rituels.
Aussi, les sorties des Aurélien Barreau, Hugo Clément et autres Guillaume Meurice sur le végétarisme nécessaire ne me sont plus une source d’étonnement depuis longtemps, et les détracteurs de leurs arguments m’apparaissent depuis des années déjà comme des tenanciers de ce déni sociétal érigé en barrage contre une prise de conscience effrayante, comme si on pouvait contraindre l’avenir à ressembler au passé si on se cramponne assez fort à ses souvenirs et à ses habitudes, aussi mauvaises soient-elles.
Aussi, j’ai sauté sur l’occasion, quand il m’a été donné de lire cet opuscule de Guillaume Meurice, publication dont j’avais entendu parler et qui éveillait ma curiosité : Peut-on aimer les animaux et les manger ? — pas « en manger » mais « les manger ». Dès le titre, la grammaire avait tranché. Connaissant l’humour et les opinions du bonhomme, je m’attendais à jubiler de l’Homo comme du Sapiens — c’est qu’on jouit intensément de reconnaître sa pensée et ses valeurs chez autrui, surtout quand on les porte au quotidien comme une croix sous les huées des nouveaux mais éternels bergers du capitalisme patriarcal et de ses hordes bêlantes revendiquant la liberté de suivre les normes héritées de leurs aïeux.
Pour le coup, la déception a été brutale.
Peu ou pas d’humour, pas non plus beaucoup d’esprit, et en guise d’essai un dialogue socratique pour débutants.
Indigent.
Sauf que.
Sauf que c’est au final plutôt intelligent.
Ce livre de quelques dizaines de pages s’ouvre sur un échange entre deux personnages à l’amitié proclamée autour d’un repas en terrasse. Le narrateur prend la parole en premier, vaguement sur la défensive, car son choix de manger de la viande, sans qu’un seul reproche soit formulé, se heurte au choix de son amie d’être végétarienne. S’engage alors un débat pied à pied entre les deux amis, rejoints par un voisin de tablée, et force est de reconnaître, l’évidence scientifique ayant choisi son camp, que les deux carnivores se voient battus en brèche dans tous leurs arguments avec une efficacité sereine et tout à fait respectueuse de cette végétarienne pédagogue et assurée.
Un peu facile, l’échange. Quiconque a déjà dû expliquer qu’il est végétarien peut en témoigner, d’ailleurs : la réception du végétarisme est le plus souvent clivante, même si l’étau se desserre.
Donc, on ne lira pas cet ouvrage pour ses qualités littéraires et narratives, pas plus que pour sa valeur rhétorique. L’intérêt réside en vérité dans la simplicité des arguments confrontés.
Ce livre n’est ni un essai ni un récit, mais un tuto. Un manuel de lutte végétarienne à l’usage des combattants tremblants de ce régime alimentaire qui va à l’encontre des habitudes alimentaires, des traditions gastronomiques, des caprices gourmands et des lobbies de l’industrie de la viande.
Ce livre n’est donc pas pour ceux et celles qui mangent de la viande, mais bien à l’usage de celles et ceux qui n’en mangent pas et ont à affronter la haine, le mépris et l’hostilité de l’ancien monde.
Au final, une lecture expresse qui consolide résolutions et postures face au regard implacables de ces gens qui agissent mal, qui le savent, mais qui revendiquent la liberté de continuer tout en vous reprochant de faire des choix contraires parce que vos décisions leur apparaissent en creux comme un reproche qu’ils refusent de se formuler et d’assumer.
Ma foi, donc, une petite lecture salutaire. Grâce à elle, on se sent mieux armé et plus résolu pour faire face aux sceptiques et méprisants de tout crin, et ce débat peu naturel en terrasse d’un café prend a posteriori l’allure d’un échange constructif. Après tout, parmi tous ceux qui sont venus pavoiser sur les terrasses après les attentats, est-ce si avilissant que quelques-uns choisissent non pas de s’y complaire dans les facilités sordides du lâcher-prise alcoolique mais de débattre ensemble de la manière de se sentir plus humain dans ce monde de fous ?
Avouez qu’il y a des débats plus cons aux terrasses des cafés !
Le pouvoir du moment présent, d'Eckhart Tolle

Je voyais régulièrement passer cette bible du développement personnel, et sa version audio me faisait doucement mais vainement de l’œil depuis longtemps ; j’ai fini par me rendre et écouter le discours du Maître. Bien m’en a pris, d’ailleurs, puisque, comme pour l’essai de John Gray dont j’ai rendu compte il y a quelque temps, le beau et grand secret du bonheur m’est vite apparu… comme un ballon de baudruche qui se dégonfle très vite et de façon assez lamentable.
En effet, en une page, c’était plié, si l’auteur s’était contenté de lister les deux ou trois lieux communs qu’il ressasse jusqu’à l’écœurement intellectuel dans cet interminable soliloque obscurci par un verbiage ésotérique aussi stérile qu’indigeste.
Si on résume son propos en évacuant le langage pseudo-métaphysique, l’ouvrage tient en trois idées :
► notre identité et notre pensée se font quotidiennement dévorer par une charge mentale issue en partie de notre passé — regrets, remords, traumatismes, liens contractés — et en partie par notre avenir — craintes et espoirs, essentiellement ;
► or, passé et futur n’existent pas réellement, puisqu’ils ne se manifestent que dans notre esprit, comme des illusions concurrentielles du présent, qu’elles nous empêchent de vivre pleinement ;
► par conséquent, on passe à côté de soi et de sa propre vie en se laissant engloutir dans des injonctions contradictoires nées de contraintes extérieures à nous-mêmes et qui prennent le pas sur nos émotions, nos désirs et nos dégoûts.
Suivent des invitations répétées à s’illuminer d’une pleine conscience du présent pour accueillir nos émotions, sans réelle recette ni pour comprendre la révélation spirituelle ésotérique ni pour la faire advenir.
Or, on ne compte plus les manuels pédagogiques et autres canaux d’information donnant accès à ces outils pratiques transmis par les traditions méditatives ou restaurées par les neurosciences : la sophrologie, par exemple, qui focalise la pensée sur les perceptions du corps autour du souffle, les fidgets, les balles antistress, les caissons ou outils de privation sensorielle, les couvertures lestées…
En vérité, ce livre de Tolle ne sert à rien.
On sait tous que nos pensées parasites nous bouffent la vie et qu’il faut qu’on s’en débarrasse, mais ce sont les astuces pratiques pour y parvenir qui nous font défaut, et celles-ci sont facilement trouvables sur Internet sans payer de gourou ni se farcir leur baratin lénifiant qui nécessite de leur confier toutes nos économies en nous inféodant à leur autorité mystique.
Bref, payez-vous des cours de yoga ou de relaxation, des séances de sophrologie ou des massages : vous emploierez mieux votre argent qu’avec ces bouquins de développement personnel qui vous font payer des lieux communs et des enfonçages de portes ouvertes.
Tant d’autres belles lectures vous attendent !
Texte d’accroche officiel :
En très peu de temps, ''Le pouvoir du moment présent'' a acquis la réputation d’être parmi les plus grands écrits spirituels publiés ces dernières années. La puissance de cet ouvrage va au-delà des mots.
Dans cet enregistrement, l’auteur fait ressortir l’essentiel de son enseignement par des extraits minutieusement organisés, tirés du livre d’origine. Nombre de ces extraits se prêtent à une écoute méditative ou à de simples exercices. L’intention première n’est pas de collecter de nouvelles informations mais plutôt d’accéder à un état de conscience modifié. Une même section écoutée à de multiples reprises aura toujours quelque chose de neuf à vous apporter. Prenez votre temps pour écouter ces passages. Arrêtez-vous aussi souvent que nécessaire pour laisser place à la réflexion et à l’immobilité intérieure.
Le terrorisme expliqué à nos enfants, de Tahar Ben Jelloun

Ce n’est évidemment pas le sujet le plus fun de la création, mais, quand je suis tombé sur le livre audio à la médiathèque, je n’ai pas hésité, parce qu’il y avait là plusieurs promesses qui me plaisaient : parler franchement aux enfants, à leur hauteur, d’un phénomène difficile mais important, et le faire depuis un point de vue décentré par l’identité culturelle même de l’auteur, qui promettait un regard nuancé et enrichissant sur cet enjeu majeur qui conditionne nos démocraties depuis plus de vingt ans. Parce qu’on ment trop aux enfants pour ne pas les décevoir et ne pas les prendre au piège ensuite, et qu’on n’entend pas assez de voix alternative au discours dominant des blancs occidentaux capitalistes mâles.
Double déception.
L’auteur se place d’emblée dans un dialogue fictif avec sa fille, dont le répondant égale à peu près celui d’un tchatbot primitif et ne sert qu’à relancer artificiellement la logorrhée faussement pédagogique de l’auteur, discours fleuve largement formaté par les mêmes prismes déformants que ceux qu’on trouve dans la plupart des médias et la plupart de nos élites politiques et intellectuelles, et qui fait la part belle à un manichéisme assez complaisamment islamophobe et capitaliste libéral, ce qui désamorce du même coup la pertinence du propos et l’acuité de la réflexion, incapable dès lors d’aller au fond des choses.
Du coup, cette lecture quasi documentaire a été l’occasion de vérifier que la neutralité n’est guère envisageable, s’agissant des phénomènes humains, et j’ai fulminé presque à chaque réponse de Ben Jelloun à sa pseudo-fille comme chaque fois que j’assiste à une interview menée par ces clones de la République formatés avec le logiciel capitaliste libéral et incapables de mener la moindre discussion pertinente sans tomber dans l’une ou l’autre des ornières idéologiques qui empêchent débat et progrès humaniste, mais accordons néanmoins à Ben Jelloun une bonne connaissance du monde musulman, et c'est là la vraie richesse de son livre, même s'il faut d'abord passer outre son discours convenu pour atteindre cette mine de renseignements intéressants.
Aussi voulais-je ici rebondir sur le propos initié par Ben Jelloun, puisqu’il n’est pas trop Tahar — je sais, le jeu de mots est assez minable, mais la perche s’est tendue toute seule, et il faut savoir dégoupiller le rire quand il sert encore à quelque chose qu’il explose —, et je souhaite ici m’adresse à l’enfant universel qui se tapit au fond de chacun de nous, tremblant de peur face au monde et traumatisé par tous ces cauchemars qui ne cessent de prendre vie…
***
— Papa, c’est quoi un terroriste ?
L’économe à la main dégoulinant d’écorces de citrouille juteuses, je suspens mon geste, percé en plein vol par la flèche cruelle de la vérité, celle qui sait si bien percer les illusions dans lesquelles on s’emmitoufle à chaque seconde pour ne pas se retrouver transi jusqu’au fond de l’âme par la peur et le doute au point de se recroqueviller dans son lit, pétrifié par les monstres omnipotents qui vont venir nous dévorer.
Mon fils se tient bravement sur le seuil du réel, et c’est à moi que revient la responsabilité de lui donner la main pour faire ses premiers pas dans le monde ou de refermer la porte du mirage de bonheur que les parents sont sans cesse tentés de nourrir autour d’eux, autant par peur de la souffrance de leurs enfants que par égoïsme, puisque l’ignorance des enfants permet leur naïveté, qui elle seule offre une bulle d’inconscience délicieuse où le parent malmené peut venir s’abreuver, se ressourcer.
En ce sens symbolique, les dingues qui ont inventé qu’une secte QAnon existe dans les hautes sphères du pouvoir et fomente un complot pédophile et vampirique démiurgique dans lequel le sang des enfants servirait d’élixir de vie éternelle n’ont pas tout à fait tort.
Sauf que ce n’est pas une secte circonscrite de prédateurs surnaturels et criminels qui est en cause, mais la quasi-totalité des adultes de cette planète, qui soignent leur angoisse du présent en reportant leurs responsabilités sur les générations futures et qui s’aveuglent sur leurs torts en tirant à eux la couverture de l’innocence de leurs enfants.
Terrorisme, bouleversement climatique, guerres civiles, guerres de religion, guerre de l’eau, effondrement, extinction de masse, désertification… Cette simple question de mon fils, certainement causée par un écho de l’actualité parvenu à son oreille, est une boîte de Pandore dont j’ignore si je parviendrai, moi, à la refermer à temps pour que le désespoir ne se répande pas sur le monde.
Dans cet instant suspendu, la tentation de fuir pour esquiver est grande.
Presque irrésistible.
Mais il y a le remords qui déjà me taraude, moi qui propulse dans un monde qui me terrifie le fruit de mes entrailles pourtant si chéri. Comment pourrais-je dès lors l’exposer à toutes ces menaces sans le préparer à y faire face ?
J’expire à fond, paupières serrées, à l’affût des bribes de courage que la vie a éparpillées en moi façon puzzle, puis je pose l’économe, me rince les mains, les essuie et m’assieds par terre, sur le carrelage inégal de la cuisine — mon fils m’imite.
Nous nous faisons face, graves, cernés par la muraille des éléments de cuisine d’un rouge sang tout à fait adapté à la situation. Je ne peux m’empêcher de penser aux pow-wows des Amérindiens, presque tous massacrés par la cupidité égocentrique des Occidentaux, puis, presque aussitôt, je souris malgré moi en entendant résonner dans ma tête « Moi vouloir être chat… », tube presque oublié des Pow Wow.
Oui, souvent, dans la vie, on aimerait se transformer en chat et voyager de gamelle en gamelle en se gavant de souris et de caresses, dormir sans cesse blotti et ronronnant dans les recoins les plus confortables, loin du tumulte du monde.
Mais je suis davantage chien, puisque je m’ébroue soudain, alarmé par une tension nouvelle dans le regard de mon fils. Il craint que je l’abandonne à son ignorance, que je le livre aux monstres qui rôdent et grondent au fond de lui, que je lui lâche la main dans le noir.
Que je sois lâche.
Je lui souris et prends sa main.
— Un terroriste, mon chéri, c’est quelqu’un qui croit qu’il a tout perdu et qui est tellement en colère qu’il veut faire du mal à tout le monde en pensant que ça va le soulager.
Le poids qui m’écrasait progressivement la poitrine desserre son étau : les premiers mots sont les plus durs, mais ils ouvrent la voie, et les suivants sont plus faciles.
— Le mot « terroriste » vient du mot « terreur ». Le terroriste cherche à faire peur à tout le monde pour que personne ne puisse ignorer qu’il est en colère et pour que tout le monde veuille l’aider à trouver une solution à ses problèmes.
Il hoche la tête, mais je vois bien qu’il réfléchit à ce que je dis. Qu’il le compare à ce qu’il a entendu, et je sens au passage qu’il perçoit une différence fondamentale.
— Alors c’est pas des méchants ?
Il touche juste, cet enfant. Il a lu au fond des choses avant que je les formule clairement. Évidemment, je dois aller plus loin, sinon les sacs de haine qui déambulent dans nos sociétés en braillant que je cherche à excuser ces monstres, que je soutiens leurs crimes vont se déchaîner, et on criera au wokisme, à l’islamogauchisme, parce qu’on croira que je les défends, que je les soutiens, que je les traite plus humainement que leurs victimes, qu’ils sont pour moi les victimes et leurs cibles les coupables qu’il fallait punir, que les terroristes ont raison de terroriser et d’assassiner. Parce que certains n’ont pas besoin de solutions aux problèmes du monde, mais juste de coupables à exterminer.
Et on ne m’aura pas compris.
Je sais que mes adversaires comprendront ce qu’ils voudront comprendre, au final, mais mon fils n’est pas mon adversaire, et je veux qu’il me comprenne, lui, peut-être qu’il soit d’accord avec moi, et qu’en tout cas il soit capable de réfléchir pleinement à ces questions sans être esclave ni de la haine ni du déni.
— Ce qu’ils font est méchant, et leurs actes sont inexcusables. Mais on ne naît pas terroriste, on le devient, alors lutter contre le terrorisme ne peut pas se faire qu’en arrêtant ou tuant les terroristes : il faut aussi empêcher que d’autres soient tentés par le terrorisme, et, pour ça, il faut comprendre les causes du phénomène et agir sur elles.
Mon fils fronce les sourcils : je suis en train de le perdre. Pas assez concret, trop généraliste. Je décide de donner la main à l’École et qu’on se soutienne mutuellement :
— Tu te souviens quand tu as travaillé sur la Révolution française avec ta professeuse ? Tu te rappelles comment les Français du dix-huitième siècle étaient malheureux ? Quelques hommes gardaient pour eux presque toutes les richesses, tous les droits et tout le pouvoir, et presque tout le monde avait faim, travaillait trop dur et en plus devait sans cesse se faire injustement maltraiter par les soldats des nobles et de l’Église et mourir de surcroît pour eux dans leurs guerres, alors qu’ils souffraient déjà de leur donner presque tout le fruit de leur travail…
Mon fils acquiesce, regard brillant. Il se souvient de son indignation face à ce portrait implacable d’une réalité d’un autre temps, et il claironne d’une voix vibrante :
— Et c’est pour ça qu’on a fait la Révolution, tué le roi et les nobles, repris tout ce qu’ils avaient volé à tout le monde et redonné tout ça à tout le monde pour plus de justice !
Je ne peux m’empêcher de rire devant cet enthousiasme justicier, et je lui ébouriffe les cheveux en représailles contre cette émotion qui me submerge à cause de lui.
Parce que je vais écorner sa satisfaction citoyenne par procuration.
— Après la Révolution française, on a mis en place une nouvelle société avec une Constitution qui dit entre autres que tous les hommes sont égaux et ont les mêmes droits. J’insiste sur ces mots, parce que c’est important.
Il hoche la tête, mais je comprends qu’il ne saisit pas très bien pourquoi je répète ces évidences. Sans doute ne voit-il pas le rapport avec le terrorisme.
Pas encore.
— Au début, on a eu du mal à faire la démocratie, et on a eu plusieurs fois de nouveau des rois, des empereurs… mais on a fini par réussir à imposer cette société d’égalité entre les hommes… sauf que, en réalité, pour la plupart des gens, il n’y a pas grand-chose qui a changé.
Il fronce les sourcils, perplexe. Dubitatif ? Peut-être.
— Tu sais, la plupart des pauvres sont restés pauvres et ont dû continuer à travailler dur pour une vie misérable. La plupart des femmes sont restées presque des esclaves dans leurs propres maisons. Bref, on n’avait plus de roi, mais on l’avait remplacé par un Gouvernement, un État qui commandait tout sans vraiment rendre les gens heureux, et on ne se tuait plus à la tâche et sur les champs de bataille pour des nobles et des curés, mais pour un pays qui n’était pas très aimant envers ses habitants et qui était dirigé par les plus riches des pauvres, les bourgeois, qui ont en quelque sorte remplacé à eux seuls le roi, la noblesse et le clergé.
— Mais, et l’égalité, alors ?
Sa question remue une plaie en moi qui n’a jamais cicatrisé depuis que la blessure m’a été infligée par la vie et que j’ai compris le piège de l’égalité.
— L’égalité est souvent mal comprise, parce qu’on n’y réfléchit pas. Si tu donnes la même chose à un riche et à un pauvre, est-ce que l’inégalité entre eux s’arrête ?
Il réfléchit un instant et ouvre de grands yeux avant de s’exclamer :
— Alors l’égalité est injuste ?!
Je souris tristement.
— Ce n’est pas si simple, mon chéri. En vérité, on ne parle pas d’égalité des chances, dans la Constitution, mais d’égalité de droits. Les riches et les pauvres, les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes chances dans la vie mais les mêmes droits devant la Loi, et les mêmes devoirs…
— Mais tu as dit que les femmes n’avaient pas les mêmes droits ? me coupe-t-il avec agacement, et j’opine en grimaçant.
— Parce que la Constitution fixe en réalité un cadre, un objectif, mais encore faut-il que les gens se battent pour y aller, vers cet objectif. Or, les pauvres n’ont pas les moyens de se payer des avocats pour faire respecter leurs droits, et les femmes, coincées entre pères, maris et fils dans une société qui ne veut pas qu’elles soient les égales des hommes, ont eu du mal à se faire entendre et respecter, même si c’est mieux, aujourd’hui…
Mon fils fait une moue déçue et garde le silence quelques instants. Il digère les désillusions romanesques qui se réveillent quand des pans entiers du roman nationale se révèlent en pleine lumière davantage de la fiction que du documentaire. Je respecte son silence et sa réflexion, puis il reprend :
— OK, mais c’est quoi le rapport avec le terrorisme, là ?
— Tu sens comme tu es déçu et en colère de découvrir que la Révolution n’a pas vraiment révolutionné la vie des gens ni mis un terme aux injustices ?
Mâchoires crispées, il hoche vivement la tête.
— Eh bien, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, un certain nombre de philosophes ont démontré toute l’injustice et les mensonges de la démocratie moderne, et une partie des gens ont compris qu’on les avait escroqués, avec cette histoire de Révolution et de République, et ils ont été très en colère, comme toi. Ils ont voulu se battre contre les riches, contre les bourgeois, contre les patrons, et il y a eu de terribles grèves, des émeutes et même de nouvelles mini-révolutions. Mais le Gouvernement a fait tirer ses soldats sur les gens, alors la plupart sont retournés travailler pour ne pas mourir, mais certains ont continué à se battre plus durement encore. Par contre, ils étaient moins nombreux, moins bien équipés, et ils avaient du mal à convaincre les gens, parce que les journaux, qui appartenaient aux riches ou à l’État, étaient souvent contre eux et les faisaient passer pour des fous, pour des imbéciles…
— Mais c’est pas juste, papa !
— Non, c’est pas juste…
— C’était qui, ces gens qui se battaient ?
— Il y avait les communistes, qui voulaient que les travailleurs reprennent le pouvoir aux patrons ; il y avait les socialistes, qui voulaient que les travailleurs et les patrons travaillent ensemble à une situation plus juste ; il y avait les syndicalistes, qui essayaient de faire réfléchir les travailleurs pour qu’ils soient plus forts en se battant ensemble… et puis il y a eu les anarchistes, qui pensaient que ça ne servait à rien de discuter avec les dirigeants de ce système, parce qu’ils n’abandonneraient jamais leurs avantages et leur pouvoir. Les anarchistes, eux, ils voulaient détruire l’État pour que les gens soient vraiment libres et égaux.
Un long silence s’ensuit. Je vois presque les rouages de ses méninges tourner à plein régime, et j’imagine que de la fumée va bientôt sortir de ses oreilles, mais c’est un éclat nouveau qui brille dans ses yeux.
— Comme l’État et les patrons étaient injustes et les plus forts, comme ils ont commencé les premiers et qu’ils avaient l’armée et les armes et les journaux, alors les anarchistes sont devenus des terroristes parce qu’ils n’avaient plus rien à perdre ?
Avec une moue triste mêlée de fierté, j’acquiesce et lui caresse la joue avec tendresse. Je suis triste de lui révéler l’horreur du monde, mais sa force face à tout ça se communique à moi, et je me sens un peu plus capable de le défendre. Son courage m’inspire.
— En vérité, il y a toujours eu des violences politiques : regarde les guerres de religion, par exemple, l’esclavage, la colonisation… Mais on n’a commencé à parler de Terreur qu’à la Révolution française, quand les Révolutionnaires ont commencé à voir des ennemis partout et se sont mis à s’entretuer par peur d’être trahis par leurs anciens camarades de lutte… Il ne s’agissait pas alors de terrorisme comme on le voit maintenant, mais il y avait déjà cette violence aveugle, cette idée que n’importe qui est un ennemi, tant on est seuls à combattre…
Il ouvre de grands yeux, et je me rends compte que j’ai commencé à m’écouter parler, à dériver le long du fil de mes pensées vers des océans insondables où je le perds.
— Donc, quand on a fait face aux premiers attentats anarchistes, certains ont parlé de terreur pour rappeler cette période sombre de l’Histoire et englober les anarchistes dans une folie meurtrière qui n’avait donc plus aucune logique, plus aucune raison réellement politique. Pourtant, les anarchistes ciblaient clairement des représentants du pouvoir qu’ils combattaient. En tout cas, ils n’ont pas obtenu gain de cause et passent aujourd’hui pour des terroristes.
Mon fils regarde ses mains dont les doigts s’entrecroisent avec nervosité. Quelque chose couve, le démange, le ronge.
— Qu’y a-t-il, mon cœur ? Tu sais que tu peux me parler…
— À l’École, il y a quelqu’un qui a dit que tous les Arabes sont des terroristes…
Je ferme un instant les yeux et me frotte le visage, las. Nous y voilà.
— Et qu’est-ce que tu en penses, toi ?
Il hoche les épaules sans répondre, alors j’attends.
— Moi, je connais des Arabes, finit-il par murmurer, mais c’est pas des terroristes… Enfin, je sais pas.. Je sais plus…
Je lui presse la main, et il relève les yeux pour croiser mon regard. Nous nous sourions.
— Je te l’ai dit tout à l’heure : on ne naît pas terroriste… on le devient. Tes camarades sont encore des enfants, alors bien sûr que ce ne sont pas des terroristes, et ils ne le deviendront très probablement pas. En revanche, c’est vrai qu’aujourd’hui le terrorisme est surtout lié à ce qu’on appelle l’islamisme, mais il faut que je fasse un petit détour pour que tu comprennes bien…
Il opine du chef, mais je me tais. Ce n’est pas si simple de trouver les mots. Dans ma tête, je sens que c’est limpide, mais cette évidence est une sorte de prisme par lequel je vois le monde, pas un discours logique et prêt à cracher. Je décide de reprendre le fil de mon cours d’Histoire.
— Après les anarchistes, il y a eu deux guerres mondiales, tu le sais. La première a généré de très grandes tensions entre la France et l’Allemagne, mais les deux conflits ont surtout été des Histoires de puissances coloniales et de pouvoir politique et financier : chaque pays voulait être le plus fort, avoir le plus de territoires, le plus de richesses… Il y avait beaucoup de haine nationaliste, pendant la Première Guerre mondiale, mais aussi à cause de cette guerre, notamment entre les Français et les Allemands, mais il y avait aussi beaucoup de racisme, que ce soit envers les peuples colonisés en Afrique, en Amérique, en Asie ou en Océanie, mais aussi en Europe, contre les Juifs ou entre Nations. Pour dominer, un peuple a besoin d’un autre peuple à commander, et, pour justifier cette autorité, il faut trouver des raisons valables. Le racisme fournissait une excuse aux Occidentaux pour s’imposer partout par la violence : comme ils se jugeaient supérieurs, ils s’autorisaient ce qu’ils voulaient. Un peu comme quand on va camper et qu’on plante notre tente sans se préoccuper de savoir si des insectes vivent là et si on va les embêter, et un peu aussi comme quand on voit des mûres en forêt, des champignons, des châtaignes ou même certains animaux, et qu’on les mange parce qu’on en a envie. Comme on considère qu’ils sont sauvages et qu’ils n’appartiennent à personne, on considère que c’est à nous.
— Mais les Juifs, ils sont blancs, et ils vivaient en Europe, alors pourquoi les nazis ont voulu tous les tuer ?
J’aime l’intelligence vive de cet enfant, qui sait mettre le doigt là où l’Histoire fait des nœuds.
— Pour les Juifs, c’est un peu particulier. Il y a plusieurs choses à savoir pour comprendre. D’abord, les Juifs ont été les premiers à croire en un Dieu unique dans un monde où tous les autres étaient polythéistes, où ils croyaient en plusieurs dieux, alors les autres peuples les ont considérés comme des fous, comme des ennemis de leurs dieux, et ils ont été pourchassés ou réduits en esclavage, par exemple par les pharaons égyptiens. L’une des croyances importantes des Juifs, c’est qu’ils seraient le peuple élu de Dieu, le seul qui serait sauvé à la fin, et c’est sans doute cette pensée qui les a aidés à garder espoir tout ce temps malgré les pogroms et l’holocauste… et qui a contribué aussi à leurs persécutions.
— C’est quoi les pogroms ? Et l’holocauste ?
Comme toujours, il sait intercepter au vol mes fusées parties trop vite.
— Pardon, j’ai sauté une étape. Quand les Hébreux, le peuple juif, se sont enfuis d’Égypte, il se sont installés au Moyen-Orient, et l’un de ces Juifs s’est déclaré fils de Dieu. Comme il y avait beaucoup de gens qui se déclaraient prophètes, à l’époque, c’est-à-dire messagers de Dieu, beaucoup ont pensé que c’était seulement l’un d’entre eux, mais quelques-uns l’ont cru et écouté, et ils sont devenus de plus en plus nombreux. Ce Juif qui se disait fils de Dieu s’appelait Jésus, et il a entraîné sur son passage de plus en plus de fidèles, au point que les autorités romaines se sont inquiétées des troubles et ont décidé de l’arrêter. Comme à la même époque des temples juifs étaient dégradés et pillés, beaucoup de Juifs pensaient que c’était la faute de ce Jésus et de ses disciples, alors ils voulaient qu’il soit condamné à mort, et c’est ce qu’a fait le gouverneur romain Ponce Pilate pour ne pas déplaire aux foules juives qui peuplaient sa province. On a donc accroché Jésus à une croix, comme d’autres criminels, et on l’a torturé et laissé mourir. Quand ça a été fini, ses amis l’ont décroché et ont fait sa toilette, l’enduisant d’huile avant de l’enterrer. En grec, langue courante à l’époque, ça se disait « christ », et c’est pourquoi on a appelé ce Jésus « Jésus Christ » et que tous ses fidèles se sont ensuite appelés Chrétiens. Mais, après cet épisode, les Chrétiens ont détesté les Juifs, les jugeant responsables de la mort de Jésus. Coïncidence étonnante qui montre que l’Histoire se répète, les musulmans reprochent à peu près la même chose aux Juifs, parce que leur prophète Mohamed a lui aussi subi l’hostilité des autorités juives de son époque et a dû fuir pour survivre. C’est notamment à cause de cette histoire avec Jésus que les Juifs d’Europe étaient privés d’une grande partie de leurs droits, notamment celui d’avoir une terre à cultiver ou d’accomplir un travail noble, alors ils se sont retrouvés dans des emplois un peu marginaux, notamment comme usuriers, les ancêtres des banquiers, parce que les affaires d’argent étaient considérées par la noblesse et l’Église comme des affaires sales et vulgaires. Les Juifs se sont paradoxalement enrichis à cause de ça, et ils ont été souvent attaqués par la suite pour être volés, violentés et assassinés : ces moments de grande haine et de violences contre les Juifs étaient appelés « pogroms » en Europe de l’Est. Au XXe siècle, beaucoup de riches sont d’origine juive, notamment parmi les patrons de journaux, et nombre de gens pensent que tous les malheurs du monde viennent des Juifs, qu’ils volent l’argent et le pouvoir aux autres citoyens. C’est le début de l’antisémitisme moderne et la justification de l’holocauste, la Shoah, le massacre des Juifs par les nazis, qui a d’abord commencé comme les pogroms du passé : par des lois antijuifs et des confiscations de leurs biens, avant leur arrestation, leur déportation et leur génocide.
— Est-ce que les Juifs sont devenus des terroristes ?
— Non, mon poussin.
Je ne peux d’ailleurs pas m’empêcher de m’en étonner avant d’entrevoir l’explication, que je formule en même temps qu’elle me vient :
— Eux n’ont jamais cessé de croire à leur destin de peuple élu, je suppose. Mais je pense aussi que c’est parce que les Juifs ne sont pas que Juifs. Les antisémites les réduisent à ça, mais leur religion n’est pas leur nationalité, et une bonne partie du monde les accepte sans réels soucis.
— Alors pourquoi les Arabes deviennent des terroristes ?
Je pousse un soupir devant la grosse question du moment, prenant mon élan avant de répondre :
— Pas « les Arabes », mon chéri, mais « des Arabes ». Et pas que des Arabes, d’ailleurs. Pendant la Seconde Guerre mondiale et devant chaque dictature, des résistants se sont dressés, menant des opérations violentes contre les institutions, le pouvoir et les citoyens qui soutenaient ce pouvoir qu’ils estimaient injustes. Ils ont été traités de terroristes par les autorités et par les gens eux-mêmes. Sauf que les régimes ainsi combattus se sont écroulés, et les terroristes ont été rebaptisés héros.
Je laisse filer quelques secondes, guettant dans le puits insondable des yeux de mon fils un trouble, un remous qui ne paraît pas venir, alors je poursuis :
— Des attentats ont été menés aussi contre les colons des puissances européennes, contre les esclavagistes, et de même ces lutteurs de l’ombre taxés de terrorisme sont devenus les héros de leurs peuples et de l’Histoire, parce que l’ordre qu’ils ont défendu a gagné. En France, par exemple, il y a eu des attentats pour l’indépendance de l’Algérie, mais également contre elle, mais on ne célèbre en Algérie que les défenseurs de l’indépendance tandis qu’on occulte en France les actions brutales pour l’empêcher. L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Toujours. Aujourd’hui, nous sommes face à une vague d’attentats terroristes qui sont le fruit de toute cette Histoire compliquée, mais surtout le symptôme d’une réalité présente qui va mal. L’esclavage est terminé, mais il reste le racisme, les discriminations et les inégalités territoriales terribles qui font que certaines régions du monde sont riches et d’autres pauvres. La colonisation est terminée, mais les entreprises les plus riches d’Occident continuent de faire la loi dans les pays pauvres ou en développement, et les États Occidentaux continuent de faire pression sur leurs anciens esclaves par le chantage ou la menace. Les Juifs sont désormais intégrés un peu partout en Occident, mais on leur a octroyé le territoire des Palestiniens en pleine région musulmane, et ils s’y étendent par la force avec le soutien financier, politique et militaires des Occidentaux en spoliant et malmenant les Palestiniens, en causant leur extermination, au final. Pour un habitant de ces anciens territoires coloniaux où règnent encore la loi coloniale, la violence et l’injustice, où le bouleversement climatique rend la vie impossible, beaucoup d’êtres humains sont malheureux, en colère et désespérés. Or, dans toutes ces régions du monde vivent aussi des réseaux criminels qui font commerce d’armes, de drogue, d’êtres humains et qui ont intérêt à ce qu’aucun État juste ne voie le jour. Alors ils collaborent avec les sectes islamistes, qui s’appuient sur les ambiguïtés des textes religieux et surtout l’ignorance réelle que les musulmans ont du Coran pour justifier et étendre leur pouvoir d’abord sur les musulmans. Mais pour ça ils doivent convaincre tous les musulmans que seule une foi violente et guerrière au service de ces chefs autoproclamés peut changer le monde et ramener de la justice. C’est pourquoi la plupart des violences, des attaques et des attentats ont lieu dans les pays musulmans contre des musulmans : parce qu’il ne s’agit pas de détruire ceux qui ne sont pas musulmans mais de commander d’abord tous les musulmans. Ils tuent des innocents parce que ceux-ci incarnent ce qu’ils désapprouvent dans leur système de valeur : les musulmans trop modérés pour eux, les Juifs pour un acte isolé vieux de plus de quatorze siècles, les Occidentaux parce qu’ils s’amusent ou ne sont pas musulmans, un prof parce qu’il a montré des dessins, des dessinateurs parce qu’ils se sont moqués des islamistes… Il y a toujours un prétexte. Quand un peuple est occupé à en haïr un autre, il ne se pose pas de questions sur ceux qui le gouvernent ni sur ses propres erreurs.
Mon fils ouvre de grands yeux et m’interrompt :
— Mais comment on peut accepter de tuer et mourir juste parce que des gars qu’on connaît même pas disent que c’est Dieu qui veut ?
Je lui adresse un sourire triste et tente de lui expliquer :
— Tu sais, les êtres humains sont fragiles. Ils ont besoin de se sentir aimés, de se sentir utiles, de se sentir protégés. Or, les recruteurs de terroristes savent très bien se faire passer pour des gens justes. Par exemple, ils ont convaincu plein de jeunes filles de venir en Syrie pour s’occuper des enfants orphelins à cause des attaques du dictateur Bachar Al Hassad, mais ces jeunes filles se sont retrouvées coincées là-bas, mariées de force et réduites à l’état d’esclaves pour récompenser les soldats et obligées de faire des enfants pour donner de nouvelles troupes aux islamistes. Et puis, quand on est un jeune issu de l’immigration dans un pays occidental, quand on vit dans la misère et qu’on subit des discriminations, on se sent en colère, impuissant, rejeté, et on a besoin de trouver un moyen d’exprimer et dépasser cette colère. Pour certains, ça passe par la violence, et les recruteurs de terroristes savent très bien manipuler ces jeunes pour donner à leur violence un but : détruire ceux qui les empêchent d’être heureux. Sans compter que la religion promet le paradis et la rédemption à celles et ceux qui rendent service à Dieu en se battant pour lui — de tout temps, voilà bien une récompense qui a toujours marché et n’a jamais rien coûté aux religieux ! Et puis, quand on te répète tout le temps les mêmes choses, on finit par y croire, le Bien comme le Mal. C’est pour ça qu’Internet est si dangereux pour les jeunes. C’est aussi pour ça que les responsables religieux doivent être formés et encadrés par des autorités compétentes capables de vérifier que les préceptes et textes religieux ne sont pas détournés pour manipuler les fidèles à des fins terroristes, parce qu’ils ont une grande influence sur leurs fidèles. Mais parmi ces groupes qui provoquent des attentats se trouvent toutes sortes de gens : des monstres sanguinaires fous ou rendus fous par leurs vies, des manipulateurs qui exploitent la misère humaine, des croyants convaincus en quête de rédemption… et tout ce petit monde s’appuie plus ou moins sincèrement sur les grandes injustices des puissants pour justifier de les combattre et sur la passivité des citoyens du monde pour les englober dans leur vengeance. Mais, en vérité, les attentats en Occident, rares, servent surtout à renforcer la défiance entre Occidentaux et musulmans, de sorte que les musulmans du monde entier fassent corps contre leur ennemi commun, rendu raciste par la peur…
Un grand silence se fait, profond, laborieux. J’ai la gorge sèche, et mon fils a du grain à moudre, je le vois. Je suis assez content de moi. Je crois que je ne m’en tire pas trop mal. La citrouille revient toquer à la porte de mes pensées pour me rappeler à la soupe du soir, et je me prépare à me relever, mais mon fils me cloue par une nouvelle question :
— Comment on peut faire, alors, contre les terroristes, s’il en naît de partout et que n’importe qui peut le devenir ?
Je lui souris, tentant d’arborer un air confiant auquel je ne crois pas vraiment.
— Il faut s’efforcer d’éliminer tous les chemins qui mènent au terrorisme. Il faut que l’Occident admette les nuisances qu’il a causées et occasionne encore, et qu’il s’efforce d’œuvrer à leur éradication et à leur compensation. Il faut que l’Occident reconnaisse l’erreur de la colonisation et de l’esclavage comme de la création d’Israël et se donne les moyens de repenser l’état du monde pour ramener justice et sérénité dans les régions les plus troublées. Il faut que l’Occident et tous les pays riches œuvrent de conserve pour lutter contre le bouleversement climatique et compenser ses effets, car aucun peuple ne peut vivre heureux dans son pays s’il ne peut y vivre et s’y nourrir décemment. Quand une situation est à ce point dangereuse et désespérée, on ne s’accroche pas à son orgueil, et c’est à celles et ceux qui ont le plus de pouvoir d’action d’agir les premiers pour désamorcer les tensions. On ne peut attendre des spoliés qu’ils fassent l’effort de mourir tranquilles de faim et de soif. Les terroristes remplissent les rangs de leurs armées des miséreux de partout, des désespérés, des fracassés par la vie. Il faut cesser de choisir des sociétés qui détruisent et bâtir des sociétés qui réparent. Il faut cesser cette compétition forcenée qui encourage la loi du plus fort et ensemencer une société de l’entraide et de l’empathie.
Comme il hoche la tête avec vigueur, je me rends compte de la naïveté apparente de mes propositions — de leur radicalité aussi, mais de cette radicalité littérale : je ne conçois pas qu’on puisse soigner un arbre malade en pansant ses branches, s’il garde ses racines plantées dans une terre empoisonnée. Pour moi, le monde va mal non de manière fatale, mais par l’absurdité de nos dénis et fiertés. Chaque génération commet des erreurs, mais, au lieu de les reconnaître et de les réparer, on s’excuse vaguement, ou bien on nie, et on fait semblant de croire qu’il suffit de décider que ça appartient au passé pour que le problème disparaisse dans les limbes. Mais je vois bien, moi, que nous prenons de plus en plus de vitesse vers l’abîme. Je sais aussi qu’on pourrait freiner et s’arrêter, qu’on devrait vouloir freiner et s’arrêter, revérifier ensemble le plan de notre itinéraire, revenir sur nos pas plutôt que de jouer à colin-maillard au bord du précipice… Je le sais, mais je sais aussi l’inertie des peuples, largement soutenue par les puissants qui ont tout à gagner au maintien de cette machinerie infernale qu’est ce système suicidaire.
Devant l’énormité du défi qui nous fait face, je sens l’abattement me gagner, puis mes yeux percent le mirage de mon angoisse pour se poser sur le visage de mon fils, qui me sourit avec confiance : puisque je viens de lui livrer un plan d’action, c’est qu’il existe une solution. C’est donc que le monstre abominable du réel peut être mis en déroute.
Et je me sens soudain mal. Pas parce que j’ai l’impression de mentir, mais parce que j’ai peur, moi aussi : peur qu’on n’y arrive pas, parce que je sais qu’il y a trop de gens qui ont peur comme moi et qui préfèrent se ranger dans le camp de la haine pour repousser la vérité plutôt que de lutter contre le mensonge.
Tout à coup, une pression sur mes doigts me tire du gouffre froid où je sombrais.
— On va y arriver, papa.
Je lui souris, ému. Il a raison, ce petit. Je ne peux certes pas imposer au monde la feuille de route que j’estime nécessaire, mais je peux irradier autour de moi ce rêve et cette envie, communiquer à celles et ceux qui m’entourent cet amour et ce désir de paix, de bonheur et de solidarité.
— Tu as raison, mon chéri. Aimons davantage la vie et les gens que ce que ces semeurs de mort parviennent à répandre.
Nous nous serrons dans les bras l’un de l’autre, puis nous nous relevons — lui prestement, moi en grimaçant, loi de l’âge oblige —, et je lui propose de m’aider à préparer la soupe. Tandis que j’achève d’éplucher mes quartiers de citrouille, il commence à les rincer et découper, et je me mets à siffloter.
Tout à coup, je prends conscience de siffler L’Internationale.
Dans la vitre, mon reflet me sourit, et mon fils se paie ma tronche en pensant que je joue les Narcisse.
Je sens que la soupe va être excellente.
***
Texte d’accroche officiel :
« Les jeunes sont une proie privilégiée pour la peur qui s’est installée au cœur de l’Europe, et en France en particulier, depuis les derniers attentats djihadistes.
Comment les aider à s’en libérer ?
En mettant des mots sur la chose. En retraçant l’histoire du mot terrorisme et des réalités qu’il désigne, depuis certains des épisodes les plus sanglants de l’Histoire jusqu’au déchaînement actuel du fondamentalisme islamiste, auquel l'essentiel du dialogue est consacré.
À nouveau, c’est avec sa fille que Tahar Ben Jelloun s’explique ici.
Écrivain, romancier, Tahar Ben Jelloun a reçu le prix Goncourt en 1987 pour « La Nuit sacrée » (Seuil). « Le Racisme expliqué à ma fille » et « L’Islam expliqué aux enfants (et à leurs parents) » ont connu un succès public considérable. »
Poésie
Les Chants de Maldoror, d'Isidore Lucien Ducasse,
dit Comte de Lautréamont

Le comte de Lautréamont, et après lui d'autres comme Antonin Artaud ou Henri Michaux, ont exploré cet espace du dedans où l'inconscient dicte des fulgurances en clair-obscur. Le surréalisme est une belle gifle pour quiconque n'a fréquenté que le réalisme.
Réaction à l'hyper-contrôle des classiques, il s'agit de lâcher la bride à la spontanéité de la langue et des images telles qu'elles surgissent, quitte à utiliser n'importe quel moyen pour rompre avec la vigilance qui nous empêche d'affronter nos tabous et qui nous force à choisir nos mots.
Entrer dans une œuvre surréaliste, c'est assister à la révolution du langage, à un carnaval d'images qui font souffler un vent de liberté sur votre expression. Enfin, la langue caracole sans bride ni selle. Rien de tel pour éprouver la jouissance créative !
Texte d'accroche officiel :
Grand Œuvre d’Isidore Ducasse et monument de provocation langagière, Les Chants de Maldoror ne cessent de fasciner : « la lecture de Maldoror est un vertige », écrit Maurice Blanchot. Au cours de cette plongée dans la psyché du poète, on est tour à tour captivé et dégoûté par les images sublimes et monstrueuses qui prennent corps les unes après les autres et qui nous interrogent : comment peut-on être « beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » ?
Cette étrange épopée en prose fait émerger une série d’épisodes au cours de ses six chants, unis par la présence et le regard singulier de Maldoror. Vu comme un père spirituel par les surréalistes, Lautréamont-Ducasse meurt brutalement en 1870, à 24 ans, un mystère impénétrable qui enveloppe à jamais Maldoror, l’œuvre et l’homme.
Albums &
romans graphiques
L'Écoute-aux-portes, de Claude Ponti

La littérature de jeunesse souffre souvent de deux jugements péremptoires : elle serait commerciale et puérile.
Pourtant, de nombreux auteurs du secteur sont des artistes accomplis dont la puissance, le style et la profondeur n'ont pas à rougir devant les "grands maîtres de la littérature".
Claude Ponti est de ceux-là.
Illustrateur et auteur génial, il fait preuve d'une inventivité foisonnante pour mettre à l'honneur une langue vivante et créative qui fait sens et crée une grande complicité avec le lecteur tandis que texte et image se combinent, se défient, s'allient pour l'enrichissement du sens et le plaisir du lecteur.
Entre prouesse artistique et profondeur philosophique, L'Écoute-aux-portes est de ces récits qu'on lit pour son enfant et qu'on relit presque davantage pour soi, tant s'y nichent de perles de sens et de détails qui nous font grandir.
De quoi découvrir le plaisir du néologisme, la jouissance de l'espièglerie et le pouvoir d'un genre méjugé, l'album, où l'image cesse d'illustrer pour devenir partie prenante du texte.
À savourer avec délices !
Texte d'accroche officiel :
Comment Mine, en enfilant sa chemise de nuit, se retrouva ailleurs que dans sa chambre, comment elle s'aperçut que tout était déréglé, que le Père Noël avait peur de devenir méchant, et comment elle partit à la recherche de l'Écoute-aux-portes, qui se cache derrière les portes des chambres d'enfant pour écouter les histoires que les parents racontent le soir.
Monstres, de Stéphane Servant et Nicolas Zouliamis

Il y a quelques années, dans mon département, le Conseil général, de droite, a décidé unilatéralement la fermeture de deux collèges et la revente des terrains. Prétextes douteux à la boutonnière, bien évidemment, et bénéfices juteux certainement aussi.
Il s’agissait de collèges de proximité très dynamiques, très insérés dans leurs quartiers, où ils étaient la dernière main tendue par l’État pour tenter de réduire les inégalités sociales et le cœur battant d’un réseau actif de hussards de la République luttant pour la solidarité, l’esprit critique et l’engagement.
Mais les familles qui bénéficiaient de ce collège ne votaient pas, soit parce qu’elles étaient d’origine étrangère et exclues de droit ou de fait de cette possibilité par leurs parcours de vie, soit parce qu’elles n’étaient pas originaires d’ailleurs mais rendues étrangères dans le pays même où elles étaient nées à force de déclassement social et d’appauvrissement culturel.
À peu près en même temps, le tissu associatif de ces quartiers s’est trouvé largement endommagé par des coupes budgétaires assez importantes.
Par clientélisme, par racisme, par élitisme — et peut-être même par corruption, peut-être… —, on a détruit des services publics indispensables à des populations méprisées par un pouvoir politique cynique et inhumain. Depuis, les enfants ont des trajets à rallonge et un surcoût pour aller au collège, et on trouve peu de ces familles pour se montrer aussi courageuses que leurs enfants et accepter des liens avec le collège, seule condition permettant de travailler main dans la main dans l’intérêt de l’enfant.
Ces salauds — il faut bien les appeler ainsi, puisqu’ils en sont —, ces salauds, donc, ont agi de manière scandaleuse et méprisable.
L’année suivante, une étrange et honteuse opération de communication politique a commencé : les élèves de sixième des collèges du département se sont vu offrir des livres — des impressions calibrées avec logo du Conseil général et proclamation de la générosité de ces cadeaux… constitués de textes patrimoniaux libres de droit inadaptés aux enfants à qui ils étaient offerts.
Parce qu’il ne s’agissait pas d’émerveiller un enfant mais de séduire un électorat souvent vieillissant et qui fantasme une France perdue qui n’a jamais existé et qui se sent rassurée, flattée qu’on promeuve les grands auteurs de leur jeune temps, eux qui ont oublié qu’ils ont été jeunes. Il s’agissait d’acheter notre silence, de faire avec de l’argent public la campagne électorale du camp réactionnaire qui prétend laver la France plus blanc que blanc en ghettoïsant les plus pauvres et en flattant un chauvinisme low-cost et hypocrite.
Et ils ont été élus et réélus pour ça.
Depuis deux ans, cependant, ces livres de la honte ont subi un lifting en profondeur, puisqu’on ne recycle plus de la littérature passéiste sur papier-tract mais qu’on offre des livres de jeunesse ayant remporté des prix littéraires. La honte a meilleur goût, en somme, mais elle continue de brûler un peu certains sphincters inférieurs qui n’oublient pas.
Je veux vous parler du dernier en date, Monstres, de Stéphane Servant et Nicolas Zouliamis, un petit roman graphique édité sous la forme d’un petit bijou-livre : reliure rigide noire, dorures et illustrations en noir et blanc.
Pour quiconque fréquente les librairies spécialisées, les médiathèques bien dotées ou les salons du livre jeunesse, je n’ai pas besoin d’expliquer qu’il existe des œuvres d’art qui respectent la sensibilité, l’intelligence et la grandeur d’âme des enfants. Pour les autres, je dirai seulement ceci : la plupart des livres tape-à-l’œil qui saturent les rayons des commerces du jetable ne valent pas même le papier gâché pour les imprimer et certes pas l’investissement financier consenti dans des stratégies marketing démesurées pour créer des livres irrésistibles et pourtant aussi creux que néfastes.
Monstres fait partie de ces livres précieux qui allient le talent graphique, l’intelligence littéraire et la profondeur humaniste, et, à ce titre déjà, il fait du bien. J’imagine que celles et ceux qui ont décidé d’en faire cadeau à nos collégiens se sont seulement intéressés au bénéfice électoral de cette diffusion d’un prix littéraire connu et reconnu.
Ils ont eu tort, car ce livre parle d’eux.
Et pas en bien.
En effet, ce roman graphique qu’un adulte lit en 15 minutes mais ne peut s’empêcher de relire pour explorer tous les passages secrets entre texte et image, ce livre, donc, aborde la monstruosité humaine dans ce qu’elle a de banale, quotidienne, lâche, violente, cruelle, vénale, pitoyable, et le trait de Zouliamis sait viser juste, et les cibles peuvent s’avérer nombreuses à qui sait les entendre se recroqueviller sous ce coup de crayon en clair-obscur qui sublime le texte et étaye l’esprit comme l’âme du lecteur.
Monstres étonne ; Monstres interpelle ; Monstres fait réfléchir ; Monstres émeut.
Monstres expose une démonstration subliminale imparable.
C’est un roman graphique qui fait du bien. Qui fait humanité.
C’est une œuvre littéraire qui gonfle la poitrine du lecteur d’un souffle portant bien haut les idéaux de vivre ensemble et de dignité.
Chaque fois que je repense à la main qui offre ce livre, la nausée m’envahit, mais, désormais, quand je pense entre quelles mains il peut illuminer et réchauffer des cœurs, c’est l’espoir qui l’emporte.
Texte d’accroche officiel :
« Lorsqu’un cirque itinérant débarque dans son village, le jeune Otto s’y rend, intrigué par l’annonce d’une bête terrifiante, d’un Monstre en lettres majuscules ! Mais, sous le chapiteau, quand le rideau se lève enfin, c’est la surprise totale, autant pour les spectateurs que pour le lecteur… À cheval entre roman graphique et roman illustré, un livre inclassable d’une poésie éblouissante qui nous rappelle que nous sommes tous le monstre de quelqu’un. »
Théâtre
Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand

Dans la vie, on a tous besoin de héros.
Pourtant, on n’en a pas besoin de la façon dont on le croit souvent ou de la manière dont on cherche à nous en convaincre. Non, nous n’avons pas besoin d’un héros venant nous sauver des malheurs à l’aide de ses superpouvoirs.
En vérité, nous avons besoin de héros qui nous inspirent à nous le courage et les moyens de nous sauver nous-mêmes des impasses dans lesquelles la vie nous jette, souvent avec l’aide de nos faiblesses complaisantes.
Moi aussi, j’ai eu besoin d’un héros.
J’ai cherché longtemps dans des milliers de livres le héros qui serait mon Mentor, et c’est vers la fin de l’adolescence, déjà adulte, que j’ai trouvé la perle rare qui m’a fait homme : Cyrano de Bergerac.
Pour la plupart des gens — qui le connaissent —, Cyrano n’est qu’un clown, un guignol à gros nez, un monstre ridicule. Pour moi qui ai mon propre gros nez à moi sous forme d’embonpoint et de handicap psychique traîné depuis l’enfance, sa monstruosité me parle au contraire de tragique et de puissance : parce qu’il a fait de sa faiblesse une force, parce qu’il a transcendé cette avanie du destin pour en faire la figure de proue de son esquif de panache et d’audace, il m’a montré la voie, celle du courage d’oser devenir soi envers et contre tout, et surtout contre nous.
Je n’ai pas eu besoin de son épée, mais sa langue a su habiter la mienne, son intelligence embrasser la mienne, sa force épouser la mienne, et c’est dans ses mots et attitudes que j’ai trouvé l’essence de ce qui me manquait et qui est depuis mon carburant : l’audace.
Cyrano a véritablement existé, et sa disgrâce nasale est pour une large part une exagération à laquelle Gustave Flaubert a largement contribué avant qu’Edmond Rostand s’en empare pour faire du nasigère en question un rostre flamboyant de légende. Auteur philosophe, lyrique et physicien, bretteur et amoureux de la liberté jusqu’à l’arrogance et se faire de l’humanité entière une armée d’adversaires, il a traversé son siècle avec flamboyance, et, si Edmond Rostand l’a en partie magnifié dans sa pièce, ce n’est pas tant par idolâtrie que pour livrer à nos yeux et oreilles avides de sublime un personnage à la mesure des espoirs infinis que peuvent creuser en nous les désespérances sans cesse renouvelées de l’existence.
Le verbe tantôt incisif et conquérant, tantôt lyrique et émouvant, ce héros nous transporte à chaque battement de son cœur, à chaque mot qu’il prononce, à chacun de ses gestes vers un surcroît de vie qui nous remplit et nous nourrit. En tout cas, il a insufflé en moi une tranquille assurance dont j’étais dépourvu, et, si je vais à travers l’existence tête nue et le vêtement banal, je sens parfois flotter au-dessus de ma tête son feutre légendaire au blanc panache vainqueur ; alors, dans ces moments-là, je sais que rien ne peut m’atteindre.
J’ai déjà eu l’occasion par le passé d’évoquer cette pièce que j’adore, ce récit qui me transcende, ce personnage qui m’inspire, mais je n’avais jamais jusqu’ici pris le temps de lui rendre vraiment justice.
Edmond Rostand, dans cette pièce-monument qui emprunte à tous les genres, qui nous transporte dans ce XVIIe siècle mythique avec des accents d’une vérité atemporelle qui devrait nous porter à affronter l’avenir avec autant de fougue et d’éclat que ce héros a fulguré dans notre passé, nous livre dans ses milliers de vers sublime un bijou d’humanité qui a prouvé son efficacité, puisque c’est depuis ses débuts l’une des pièces les plus jouées du répertoire théâtral. L’adaptation de Jean-Paul Rappeneau avec Gérard Depardieu a su lui rendre justice, comme celle de Fanch Juteau en bande dessinée, et, que vous alliez à la rencontre de ce chef-d’œuvre par le texte, la scène ou l’écran, vous allez au-devant d’une rencontre formidable que vous ne regretterez pas.
Pour ma part, je le retrouve régulièrement comme un vieil ami avec qui on a fait enfant les quatre cents coups et qui ravive en nous une jeunesse sur laquelle on s’endort trop souvent et bien trop volontiers. C’est mon bain de jouvence, ma source de puissance, et il me suffit d’agiter son panache dans mon esprit pour recouvrer aussitôt la force de me battre et d’avancer.
« Que dites-vous ? C’est inutile ? Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! Non ! C’est bien plus beau, lorsque c’est inutile !
Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ! Vous êtes mille ?
Ah ! Je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ? Tiens, tiens ! Ha ! Ha ! Les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés ! Que je pactise ?
Jamais ! Jamais ! Ah ! Te voilà, toi, la Sottise !
Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
N’importe ! Je me bats ! Je me bats ! Je me bats !
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et, ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous, et c’est… c’est…
Mon panache. »
***
Ce retour de lecture ci-dessus remplace celui-là, ci-dessous, qui l'avait précédé.
***
OVNI et monument littéraire, Cyrano de Bergerac est un bijou, un fétiche, un doudou, une cure de jouvence et une plongée dans nos racines.
Bon, je crois que je me suis trahi : j'adore.
Bien évidemment que c'est peu crédible, peu vraisemblable, outré, exagéré... Mais c'est cette outrance du drame, des personnages, du verbe et des émotions qui fait la puissance et la beauté d'une telle œuvre !
Oui, créer, c'est parfois aussi faire du sublime, remuer l'âme par de l'irréel qui enflamme, par de l'invraisemblable qui souffle un vent de panache à travers nous.
Parce que l'imaginaire ne sert pas qu'à fuir le réel : il est LA ressource essentielle pour puiser l'envie et la force d'affronter la réalité afin de la façonner à l'image de nos rêves.
À déguster encore et encore, jouer et voir jouer.
D'ailleurs, ce drame romantique m'a inspiré une petite nouvelle contre le harcèlement scolaire, ou quand Cyrano vient prêter son panache à un petit Savinien qui en a bien besoin ! Il s'agit du récit intitulé Le Pouvoir des mots, à retrouver dans la bibliothèque de mes créations.
Texte d'accroche officiel :
Le nez de Cyrano est « un pic », « un cap », « une péninsule »... Comment alors oser aimer Roxane, « la plus belle », « la plus brillante », « la plus fine » ? Impensable ! En effet, Roxane, convoitée par le puissant comte de Guiche, aime le beau Christian de Neuvillette. Tout se complique quand Cyrano, habile poète, propose à Christian, dénué d'esprit, de lui prêter son talent : qui des deux jeunes gens Roxane aime-t-elle en définitive, quand elle lit les lettres de Christian écrites par Cyrano ?
Cyrano de Bergerac est encore aujourd'hui une des oeuvres les plus jouées au monde. Depuis sa première représentation en 1897, notre condition humaine, entre amour et amitié, misère et courage, larmes et rires, continue d'y vibrer avec « panache ».